Chambre 113 (Critique)

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Une comédie musi­cale de Claire-Marie Systchenko & Eric Bon­grand.
Mise en scène : Vin­cent Vit­toz.
Avec : Cloé Hor­ry ou Claire-Marie Systchenko, Fred Colas, Noémie François, Hélène Hardouin, Emmanuel Qua­tra.
Musi­ciens : Antoine Lefort et Stan Delan­noy ou Rémi Hen­naut ou Nico­las Didi­er.

Dix années de mariage ont peu à peu éloigné Mathilde et Julien l’un de l’autre. Si bien que, lorsque la pre­mière se retrou­ve plongée dans le coma, son mari ne sait pas s’il aura la force d’af­fron­ter cette épreuve.

Le sou­tien mor­dant de la tru­cu­lente Rose­line et l’op­ti­misme can­dide de la déroutante Nat­acha, les deux infir­mières qui veil­lent sur sa femme, suf­firont-ils à le con­va­in­cre de ne pas aban­don­ner ? Ou le pes­simisme acerbe de l’ar­ro­gant Doc­teur Grin­sky aura-t-il rai­son de ses espoirs ?

Pour en savoir plus, con­sul­tez le site du spec­ta­cle.

Notre avis (écrit en 2016) : A par­tir d’un sujet qui peut prêter le flanc à un traite­ment con­ven­tion­nel ou pesant, la troupe de Cham­bre 113 relève là un joli défi. Le ton reste tou­jours léger, même si, au fond, le sujet l’est bien moins. La rela­tion entre Mathilde et Julien reste au cen­tre du réc­it, agré­men­tée par le monde de l’hôpital dépeint avec drô­lerie et ten­dresse, même si l’auteur se laisse par­fois aller à la car­i­ca­ture. Elle peut s’avérer néces­saire lorsqu’elle est con­tre­car­rée par un point de vue et c’est bien l’intention de l’auteur, mais pour être tenu con­tin­uelle­ment, cela exige une atten­tion de chaque instant. Alors oui, le Dr Grin­sky est tra­gi-comique, mais aurait gag­né à avoir plus d’épaisseur (le ques­tion­nement sur l’impossibilité de guérir une patiente et ce que cela implique est abor­dé, cette piste était for­mi­da­ble). Le jeu avec les deux infir­mières, qui lui aus­si joue sur les clichés, l’emporte davan­tage. Rose­line, au franc par­ler capa­ble de provo­quer quelques séismes. Cette fausse rudesse per­met à Julien de franchir les étapes vers l’acceptation, le « dia­logue » avec celle qui repose. Un per­son­nage tru­cu­lent, mais pas que. Sa col­lègue Nat­acha la blonde sur­joue le rôle de la potiche tout en menant son pré­ten­dant (le doc­teur, bien enten­du) par le bout du nez offre dif­férents moments savoureux, d’autant que Nat­acha est avant tout une incur­able roman­tique fascinée par l’horoscope.

Le roman­tisme baigne d’ailleurs le spec­ta­cle. Mais là encore ajou­tons un petit bémol : Julien a trompé sa femme, qui s’ennuyait dans son cou­ple, vivant pour élever leurs deux enfants (décou­verte ren­due étrange par le fait que Mathilde ne cesse de répéter que son époux soit incon­stant…) et cette révéla­tion, traitée au pre­mier degré, provoque un tour­nant dans l’intrigue. Fort bien mais, au vu de la qual­ité de l’ensemble de l’écriture, il eut peut être été intéres­sant de creuser la psy­cholo­gie de Mathilde, de la ren­dre plus retorse face à cet adultère qui, pour l’heure, sem­ble lui être fatal. Jouer avec les grands sen­ti­ments, util­isés au pre­mier degré, can­tonne tou­jours une œuvre dans un reg­istre, l’empêche de coller totale­ment avec une réflex­ion mod­erne. Les auteurs peu­vent se laiss­er aller à la ten­dresse, ils ont suff­isam­ment de tal­ent pour savoir la dos­er sans être pesants. Mais venons en surtout aux très nom­breuses qual­ités de ce spec­ta­cle, mené par une troupe totale­ment investie. Le choix scéno­graphique de pan­neaux coulis­sants (qui sup­por­t­aient les dessins de Sem­pé, pour Les para­pluies de Cher­bourg au Châtelet) per­met à Vin­cent Vit­toz d’utiliser l’espace de manière intel­li­gente, pro­je­tant et ses comé­di­ens et les spec­ta­teurs dans divers décors sim­ple­ment évo­qués. Il fal­lait de toute manière trou­ver com­ment indi­quer la dual­ité physique de Mathilde : corps inerte d’une part, esprit bien vivant d’autre part. Tout cela fonc­tionne fort bien. Les mélodies s’intègrent par­faite­ment bien à l’action et, même si le dernier tiers pour­rait être un brin resser­ré, con­fèrent à cette œuvre une belle dimen­sion dra­ma­tique. Une comédie musi­cale sur la com­mu­ni­ca­tion entre deux êtres, et les désas­tres pro­duits si elle est rompue ; fruit d’un tra­vail de mat­u­ra­tion lent et payant, à décou­vrir. En souhai­tant que la porte de cette cham­bre s’ouvre à nou­veau, pour per­me­t­tre à un large pub­lic de décou­vrir ce qu’elle dis­simule.

(Rémy Bat­teault)

Mise à jour (octo­bre 2017) : Cham­bre 113 fait ce mois-ci son retour au théâtre de Menil­montant. Le spec­ta­cle a été intel­ligem­ment rac­cour­ci, pour un enchaîne­ment plus ryth­mé des scènes. Le nou­veau cast est com­posé notam­ment de Cloé Hor­ry (Franken­stein Junior, Quand la Guerre Sera Finie), éblouis­sante, et dont la voix fait fris­son­ner dès les pre­mières notes. On retrou­ve égale­ment Fred Colas (Mam­ma Mia!, Franken­stein Junior, Kid Manoir, Hansel et Gre­tel…) dans le rôle du mari, un per­son­nage qu’il campe avec brio, d’abord bour­ru et dont la sen­si­bil­ité se des­sine au fur et à mesure de la pièce. L’oc­ca­sion donc de (re)découvrir cette comédie musi­cale au livret ryth­mé et intel­li­gent, sans oubli­er son orchestre live com­posé d’un piano et et de per­cus­sions, et dont les mélodies var­iées vous emporteront assuré­ment.

(Melvil Lesage)