Rencontre avec Albert Cohen, producteur de Le Rouge et le noir

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Albert Cohen © Nikos Alia­gas

Albert Cohen, vous avez com­mencé par faire des études de médecine, puis vous avez par­ticipé aux débuts de la radio libre. Par­lez-nous du par­cours qui vous a amené vers la pro­duc­tion de spec­ta­cles musi­caux…
J’ai vécu mon enfance et mon ado­les­cence à Lyon. A par­tir de quinze ans, je gag­nais mon argent de poche en faisant l’an­i­ma­teur dans des clubs de vacances. Je tombe alors sur un pre­mier chef de l’an­i­ma­tion qui est Richard Ancon­i­na, avant qu’il ne devi­enne acteur. Il était déjà pas­sion­né de théâtre et n’avait qu’une envie : mon­ter des spec­ta­cles. On monte alors L’homme de La Man­cha puis Star­ma­nia et ça me pas­sionne. Dès mon ado­les­cence, je suis piqué à l’ex­er­ci­ce de la créa­tion et l’or­gan­i­sa­tion d’un spec­ta­cle musi­cal.

La radio vient ensuite…
En 1981, je suis en deux­ième année de médecine. Un ami m’ap­pelle et me dit que son frère a envie de mon­ter une radio. Je me retrou­ve dans le pre­mier cer­cle d’une radio lyon­naise, Radio Con­tact. Je suis ani­ma­teur puis j’en prends la direc­tion. En 1983, avec Pierre Alber­ti, on crée Radio Nos­tal­gie. Mes années 80 sont donc con­sacrées à la radio. Je deviens chef d’en­tre­prise, avec moins de temps pour faire de l’an­tenne mais je me garde un caprice : une émis­sion heb­do­madaire sur l’his­toire des comédies musi­cales, que j’anime avec un choré­graphe lyon­nais, Serge Piers. J’avais cet expert, et moi, j’é­tais l’an­i­ma­teur pas­sion­né.

Vous passez ensuite à la pro­duc­tion…
En 1989, j’ai envie de pro­duire de l’im­age. Je ren­con­tre Dove Attia et on crée notre pre­mière boîte de pro­duc­tion. On apprend le méti­er de pro­duc­teur d’im­ages mais je garde mon amour pas­sion­né pour la musique et le spec­ta­cle musi­cal. En 98, Charles Talar m’ap­pelle pour m’in­viter à la générale de Notre Dame de Paris, qu’il pro­duit. J’y vais et en sor­tant du Palais des Con­grès, je fais une crise de jalousie. Je me dis : c’est ça que je veux faire ! Deux semaines après me vient l’idée des Dix Com­man­de­ments.
A l’époque, je suis proche d’Elie Chouraqui car je pro­duis son film Har­rison’s Flow­ers. Je lui pro­pose la mise en scène des Dix Com­man­de­ments. On va chercher Pas­cal Obis­po qui réflé­chit et revient ent­hou­si­aste avec la maque­tte de « L’en­vie d’aimer ». Et voilà la belle équipe, com­plétée par un Kamel Ouali que per­son­ne ne con­nais­sait à l’époque.
Les Dix Com­man­de­ments arrive au Palais des Sports en sep­tem­bre 2000 avec le suc­cès qu’on con­naît : près de deux mil­lions de spec­ta­teurs, deux Palais des Sports, trois tournées et un Bercy. On est porté par un phénomène sur­na­turel, on fait un gros hit avec « L’en­vie d’aimer » qui nous fait com­pren­dre qu’on peut rem­plir des salles si le spec­ta­cle est précédé d’un tube. Avec Dove, on a l’in­ten­tion de pour­suiv­re la belle his­toire et on enchaîne avec Autant en emporte le vent, Le Roi Soleil, Mozart l’Opéra Rock, Le Magi­cien d’Oz (au Grand Rex) et 1789 les Amants de la Bastille et un cumul de six mil­lions d’en­trées sur l’ensem­ble de ces spec­ta­cles.

Vous pro­duisez ensuite en solo ?
A la fin de 1789, on avait treize ans de pro­duc­tion non-stop der­rière nous, plus le fatal acci­dent qu’on a con­nu au Palais des Sports. Dove décide de pren­dre une année sab­ba­tique. J’en prof­ite pour pro­duire quelque chose qui me tenait à cœur depuis tou­jours : Mist­inguett, reine des années folles — et je pousse la folie du pro­jet jusqu’à jouer sur les lieux de l’his­toire, au Casi­no de Paris. On a fait 188 shows dans un for­mat nou­veau pour moi, que je décou­vre, et je suis intime­ment con­va­in­cu que c’est la bonne direc­tion. Je récidive avec Le Rouge et le Noir avec cette ver­sion « théâtre musi­cal » plutôt que « grand dis­posi­tif, grande jauge », pour des raisons artis­tiques, émo­tion­nelles. La dimen­sion d’un théâtre de 1000, 1500 places per­met la prox­im­ité et donc de faire des choses qu’on ne peut pas faire dans un Palais des Sports.
Il y a égale­ment des raisons de coûts — évidem­ment plus mod­estes — et enfin, aujourd’hui, nous, pro­duc­teurs, sommes à la recherche de la diver­si­fi­ca­tion de nos modes d’ex­ploita­tion. Depuis Les Dix Com­man­de­ments, tous nos spec­ta­cles se sont exportés sur plusieurs ter­ri­toires et j’ai très vite con­staté que le for­mat tech­nique est déter­mi­nant. On a du mal à impos­er des grands for­mats car ce sont des spé­ci­ficités français­es. On l’a fait parce qu’il fal­lait occu­per l’ou­ver­ture du Palais des Sports et son plateau. On a livré des spec­ta­cles de ce for­mat là parce que c’é­tait adap­té à la salle qu’on occu­pait. Ce n’é­tait pas une volon­té de départ, on nav­iguait à vue. Or le for­mat « Broad­way », comme on dit dans notre jar­gon, c’est-à-dire « théâtre », est le for­mat qui s’ex­porte. Autant pro­duire directe­ment dans ce for­mat là, ce sera plus rapi­de et plus effi­cace. Selon moi, le mod­èle Le Rouge et le Noir, est le for­mat qu’on doit pro­duire si on ambi­tionne un export plus large.

Depuis Mist­inguett, on s’ori­ente vers une forme un peu plus théâ­trale en for­mat tech­nique mais aus­si dans l’écri­t­ure (avec des auteurs de livrets) et dans l’exé­cu­tion, avec plus de musi­ciens live. Vous n’en aviez pas eu envie avant ?
Bien sûr que si. On part d’un principe absolu, c’est que la pro­duc­tion d’un spec­ta­cle musi­cal com­mence par l’écri­t­ure d’un livret. Et j’in­siste sur ce point car force est de con­stater que tous les spec­ta­cles musi­caux ne prof­i­tent pas d’un livret écrit sérieuse­ment, hélas. Dove comme moi atta­chons une impor­tance extrême à ça.

Et la prochaine évo­lu­tion ten­dra vers quoi ?
Aujour­d’hui, on est encore dans le théâtre à l’i­tal­i­enne. Le point de vue des met­teurs en scène et du pub­lic est déjà très nou­veau ‚avec un mod­èle comme Le Rouge et le Noir et sa mise en scène adossée à cette imagerie sur des écrans mobiles. On va selon moi vers l’im­mer­sion totale et elle sera totale quand ce principe d’im­agerie sera à 360°. Mais cette salle n’ex­iste pas et je tra­vaille sur le développe­ment d’un pro­jet de salle que j’ai appelée le Dream Are­na. Ce sera une salle révo­lu­tion­naire qui per­me­t­tra une immer­sion totale dans l’u­nivers du show.