Jeanine Tesori, une compositrice engagée à Broadway

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Auréolée de deux Tony Awards (Fun Home en 2013 et Kimberly Akimbo en 2021), Jeanine Tesori est reconnue à Broadway pour ses partitions depuis presque trente ans : Violet, Twelfth Night, Thoroughly Modern Millie, Caroline, or Change et Shrek the Musical). Et elle vient d’être acclamée au Metropolitan de New York pour son opéra Grounded.

Présente en décembre 2024 à Paris à l’invitation de Laurent Valière qui l’a accueillie dans son émission annuelle « La 42e rue fait son show », et après avoir donné une brillante master classe à la classe de comédie musicale du cours Florent, cette femme énergique, déterminée, nous a reçus pour parler de son travail, de ses rencontres, de ses influences, de ses projets.

Vous pouvez également écouter l’émission 42e rue que Laurent Valière lui a consacrée dimanche 30 mars 2025.

Quelles sont vos influences ?
J’ai été initiée à la musique via le classique, la pop, le R’n’B et la soul. Du côté classique, j’adorais Béla Bartók (je pensais que c’était une femme !). Et puis un jour, j’ai entendu les premières mesures au piano de Pippin (Stephen Schwartz). Il maîtrise si bien son instrument, c’était à la fois très mélodique et groovy. On pénètre très aisément son univers. Cet homme est si talentueux, il a composé ses premiers chefs-d’œuvre à 24 ans ! Il a travaillé avec de grands noms. Il ne pense pas à la forme, il compose avec le cœur.
William Finn est aussi une énorme source d’inspiration. Il a une approche très intéressante car, en soi, il ne lit pas la musique. Lui non plus, il ne pense pas à la forme, il écrit avec le cœur. De plus, j’étais touchée par le fait qu’il écrit des spectacles sur des sujets rarement abordés à l’époque dans des comédies musicales : l’homosexualité dans les années 80 et 90 (Falsettos), la santé mentale (notamment la sienne, avec A New Brain), la mort des proches (Elegies), etc.
Elliott Carter, compositeur pour chœur, m’a introduite dans cet univers en m’enseignant l’élégance de la composition pour de multiples voix. Toutes ces influences ont bâti ma propre vision. Il m’a fallu une dizaine d’années pour tout comprendre, jongler avec ces diverses sources et enseignements.

Vous jonglez justement entre différentes formes d’art musical (opéra, comédie musicale, cinéma...). Laquelle a votre préférence ?
Mon cœur est à la comédie musicale car elle m’a sauvée. Je pensais faire carrière dans la science mais je me suis retrouvée par hasard dans un stage de théâtre en tant que pianiste et c’est là que je me suis rendu compte que c’était le monde dans lequel je souhaitais évoluer car je m’y sentais immédiatement si bien. C’est assez inexplicable, ça s’impose à vous comme une évidence.

Comment approchez-vous chacun de vos projets ?
Les maîtres mots sont : rigueur, dévouement, isolement, collaboration et curiosité. L’opéra est une forme d’art très large dans tous ses aspects. Tout prend de la place. Par exemple, le rythme de la dramaturgie est très lent, l’œuvre prend le temps d’explorer chaque recoin de l’histoire et de l’évolution des personnages. Écrire pour un énorme orchestre constitue pour moi un réel plaisir. Malheureusement, dans le cadre d’une comédie musicale, nous n’avons pas les moyens d’accueillir un grand orchestre. Les orchestres d’une comédie musicale ressemblent plus à de la musique de chambre (il n’y a jamais plus de vingt-quatre musiciens). Comparée à l’opéra, la comédie musicale est une forme théâtrale beaucoup plus petite, légère, immédiate. De mon côté j’ai l’impression que ma force repose sur la capacité à raconter des histoires de manière plus rapide, d’où ma préférence pour la comédie musicale.

Vous avez été coach vocale sur le film West Side Story réalisé par Steven Spielberg et écrit par votre ami Tony Kushner (2021). Pouvez-vous nous parler de cette expérience ?
Je savais que j’avais les capacités pour assurer ce poste, mais travailler avec cette équipe incroyable m’a fait ressentir comme si je retournais sur les bancs de l’université. Il est évident qu’il y a beaucoup de pression lorsque l’on travaille avec des talents tels que Stephen Sondheim, Steven Spielberg et Tony Kushner. Vous devez être irréprochable. Si vous avez peur de commettre une erreur, c’est problématique. J’ai travaillé très dur pour connaître chaque note de cette partition mais, bien sûr, cette œuvre est tellement immense qu’il y avait tant de choses que je ne connaissais pas. Bref, c’était un grand défi. Nous voulions que les acteurs et actrices plus jeunes se sentent en sécurité et à l’aise. Cette aventure a duré trois ans. Lorsque nous avons commencé, Rachel Zegler n’avait que 17 ans. Elle n’avait aucune expérience avec des micros – et je peux vous dire que les micros sur un plateau de tournage peuvent tout changer dans la façon de capturer et diffuser le son. Elle s’est entrainée à New York. Je voulais qu’elle s’habitue au fait de chanter avec un micro. Le tournage a duré soixante-dix-neuf jours, ce fut un grand moment.

Vos comédies musicales ont en commun le fait de mettre en lumière des personnes rejetées par la société. Est-ce un point de départ essentiel pour vous ? Comment réussissez-vous, selon vous, à vous adresser à un public généraliste sur des sujets traitant de minorités ?
Lorsque je crée une histoire, je me pose toujours la question de savoir comment elle peut s’intégrer dans des débats plus grands. Je me pose également la question de savoir si travailler sur un sujet ou une œuvre vaut dix années de ma vie (de la conception à la réalisation sur scène). J’ai écrit Fun Home lorsque les droits des homosexuels étaient un grand sujet de société. Nous étions si heureux lorsqu'à l’occasion d’une représentation en matinée, nous avions appris que la Cour suprême des États-Unis venait de se prononcer sur la possibilité pour les couples homosexuels de se marier.
Caroline, or Change, sur les inégalités sociales et économiques dans le cadre de la montée du mouvement américain des droits civiques dans les années 60, a été utilisé dans le cadre de la campagne du président Obama. Ce dernier a notamment invité toutes les personnes impliquées dans sa campagne à voir une représentation du musical à Chicago. J’ai écrit Kimberly Akimbo car j’ai réalisé qu’il n’y avait pas de travail pour les femmes de 40 ans et plus, à moins qu’elles ne jouent une mère de famille. Je voulais donner l’occasion à des femmes plus âgées de jouer autre chose.

Laurent Valière et Jeanine Tesori lors de l'émission La 42e rue fait son show, décembre 2025 ©Radio France

Pensez-vous que cela puisse avoir un impact à long terme sur les mentalités ?
Je suis persuadée que plus on écoute, plus on apprend. Lorsque l’on fait face à quelque chose de nouveau, au début on peut être un peu réfractaire, puis, petit à petit, on finit par s’y faire, on finit par accepter et alors cela devient la norme. C’est ce qui se passe typiquement avec les séries télé. On réalise souvent que la deuxième saison est toujours la meilleure, car notre cerveau a, via la première saison, été façonné et habitué au rythme, aux personnages, aux intrigues, au style des auteurs. Il est important pour un auteur de toujours viser à élargir le champ des possibles. Le théâtre a définitivement une portée éducative. D’ailleurs, les comédies musicales sont jouées très régulièrement dans les lycées. Je trouve cela magnifique. Les oreilles qui écoutent de nouvelles choses sont comme les enfants qui goûtent des nouveaux plats. L’art peut façonner des personnalités, des passions, des valeurs et des vocations.

En tant que femme, avez-vous ressenti le poids du genre dans un milieu assez masculiniste ?
Depuis des décennies, tant de femmes composent de la musique, dirigent des orchestres. Malheureusement, elles ne sont pas suffisamment célébrées, leur histoire n’est pas racontée. J’ai eu une éducation assez sévère mais non fondée sur le genre. Il n’en demeure pas moins que j’ai très vite compris que les attentes à mon égard étaient moins élevées. Je n’avais pas d’expérience et je m’attendais dès lors à me prendre un mur. J’ai grandi dans un monde dans lequel on dit aux femmes qu’elles ne peuvent pas réaliser de grandes choses. C’est sûrement cela qui m’a d’ailleurs poussée à écrire des histoires qui tournent autour des femmes. En réalité, j’ai compris beaucoup de choses grâce à la relation que j’entretenais avec mon père. Je savais qu’en écrivant Fun Home, j’avais beaucoup de choses à offrir et dire sur la relation père-fille, même si je ne suis pas le personnage d’Alison.

Pouvez-vous nous parler de vos projets...
En ce moment, je consacre mon temps à l’enseignement. Je voyage également beaucoup afin de découvrir de nouvelles cultures, de nouvelles façons de faire et de voir les choses. Je suis très intéressée bien sûr par la culture américaine, mais également par toutes les autres cultures. J’adorerais pouvoir venir en France et y rester pour créer quelque chose ici.

Jeanine Tesori sera à l'honneur du prochain spectacle du Chœur à l'Horizon, Du pain et des roses, les 23 et 24 mai prochains.

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