Les Bains macabres

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Théâtre de l'Athénée-Louis Jouvet - 7, rue Boudreau - 75009 Paris.
Les 31 janvier, 1er, 5 et 6 février à 20h, le 4 février à 19h.
Présentation de l'œuvre par le musicologue Charles Arden le 5 février à 19h.
Renseignements et réservations sur le site du théâtre de l'Athénée.

Acceptez-vous les ther­mes et con­di­tions ?
Vivre d’amour et d’eau fraîche, c’est une chose. C’en est une autre de mourir d’amour et d’eaux ther­males… Né de la ren­con­tre du romanci­er Olivi­er Bleys et du com­pos­i­teur Guil­laume Con­nes­son, cet opéra-comique con­tem­po­rain mêle les joies de la répar­tie, les plaisirs d’une enquête poli­cière, le souf­fle du thriller, et les ver­tiges de l’amour au-delà de la mort. Une œuvre mod­erne à l’ancienne, menée avec finesse, humour, et par­fumée de quelques gouttes de fan­tas­magorie.

Notre avis : Comédie musi­cale, théâtre musi­cal, opéra-comique… À quoi bon toutes ces dis­tinc­tions lorsque l’on est face au meilleur ? Car ces Bains macabres, annon­cés comme un « opéra-polar », pre­mière œuvre vocale scénique de Guil­laume Con­nes­son – com­pos­i­teur dit « sérieux » et déjà deux fois lau­réat d’une Vic­toire de la musique clas­sique du meilleur com­pos­i­teur de l’année en 2015 et 2019 – se jouent assuré­ment des codes et relèvent de l’excellence. Si les voix pour lesquelles est écrit l’ouvrage sont certes lyriques et non ampli­fiées, et s’éloignent donc de celles des « comédies musi­cales » au sens habituel, sa con­cep­tion glob­ale – l’adéquation entre son livret et sa musique, son rythme nar­ratif, sa struc­ture théâ­trale, le diver­tisse­ment qu’il pro­cure – en fait une réus­site toutes caté­gories con­fon­dues, et le classe au rang des créa­tions les plus abouties dans le domaine du théâtre mis en musique. Tout sim­ple­ment. Et même l’univers du ciné­ma s’y fau­file – pro­jec­tion d’un générique, emprunts ou clins d’œil musi­caux à Bernard Her­rmann ou à John Williams…
La musique, tou­jours mélodique, expres­sive et très acces­si­ble pour le spec­ta­teur que pour­raient rebuter a pri­ori des com­po­si­tions dites « con­tem­po­raines », épouse l’action et les ambiances au plus près. À chaque per­son­nage cor­re­spon­dent un thème, un style musi­cal, qui accom­pa­g­nent l’auditeur dans sa lec­ture. Et la suc­ces­sion d’airs, de duos, de trios, de moments chorals et de pas­sages par­lés, reprenant ain­si un sché­ma clas­sique qui a fait ses preuves, donne beau­coup de lis­i­bil­ité à la trame tout en offrant une riche var­iété d’intentions. En plus des com­pos­i­teurs préc­ités, Puc­ci­ni (pour ses réc­i­tat­ifs et ses duos intimes), Debussy (pour sa prose déclamée) ou Brit­ten (pour ses inter­ludes marins) ne sont jamais loin…
Le livret d’Olivi­er Bleys (son pre­mier), annon­cé donc comme un polar, s’articule autour d’une enquête poli­cière : plusieurs morts sus­pectes ont été recen­sées – acci­dents, meurtres ou sui­cides ? –, et la com­mis­saire chargée de l’af­faire n’hésite d’ailleurs pas à allumer la pipe de ce cher Sher­lock lorsque les indices devi­en­nent trou­bles. Trag­ique donc… mais une occa­sion rêvée pour l’au­teur de con­vo­quer la fan­taisie dans toutes ses décli­naisons. La déri­sion d’abord, car le sec­ond degré s’invite à chaque scène, jusqu’au dénoue­ment (mais ne divul­gâ­chons rien) et dès l’entrée des curistes aux Bains Ter­mi­nus, qui prend des allures de réclame pour un savon de stars dans un bain mous­sant avant de tourn­er au cours de gym-yoga. Ensuite, les his­toires de fan­tômes qui rodent par­mi les vivants, et qui grom­mel­lent plutôt comme des zom­bies, mais immac­ulés de blanc et per­chés dans les hau­teurs. Enfin, la mytholo­gie, au tra­vers d’une évo­ca­tion inver­sée du mythe d’Orphée fran­chissant un obsta­cle aque­ux pour aller chercher sa bien-aimée, qui pose la ques­tion pro­fonde de l’amour dans ou au-delà de la mort. Toutes ces strates légères et fan­tas­tiques s’an­crent dans un con­texte on ne peut plus actuel – har­cèle­ment sex­uel au tra­vail, mes­sagerie élec­tron­ique, police sci­en­tifique tout droit sor­tie de séries télé – mais sans insis­tance ni grav­ité ; d’ailleurs, l’employée sait plus que tenir tête à son patron, et l’adjoint à la com­mis­saire tient plus de la bouf­fon­ner­ie élé­men­taire que de ce cher Wat­son…
La scéno­gra­phie mise sur des pan­neaux coulis­sants pra­tiques et fonc­tion­nels, qui per­me­t­tent l’arrangement de plusieurs espaces, mais surtout ombres chi­nois­es et pro­jec­tions vidéo qui dis­til­lent tout le long une poésie de l’état liq­uide, celui de la mer qui baigne l’établissement ther­mal, celui des bains qu’on y prodigue, celui des ecto­plasmes qui errent çà ou là.
L’orchestre des Friv­o­lités Parisi­ennes (Mam’zelle Nitouche, Le Tes­ta­ment de la tante Car­o­line) con­firme sa très haute tenue et son attache­ment à ce for­mat d’œu­vre. Sa taille d’orchestre de cham­bre et la sci­ence du com­pos­i­teur per­me­t­tent à plusieurs instru­ments de se dis­tinguer pour faire naître toute une palette d’at­mo­sphères.
Le plateau vocal est mené par un solide trio de pro­tag­o­nistes : San­drine Buen­dia au lyrisme pur et débor­dant de douceur, Romain Dayez à la séduc­tion tour­men­tée et Fabi­en Hyon au tran­chant autori­taire. On aurait préféré que le joli mez­zo d’Anna Destraël, par ailleurs épatante en poli­cière pète-sec, ne dis­paraisse pas tant sous le vol­ume émanant de la fos­se. Et on salue la basse Nico­las Certe­nais, qui campe un député meneur de troupes de manière très sonore.
C’est donc un spec­ta­cle sub­til, auda­cieux, haut de gamme, qu’accueille à nou­veau le Théâtre de l’Athénée, tou­jours prompt à pro­gram­mer des pro­duc­tions con­tem­po­raines de qual­ité — comme The Impor­tance of Being Earnest il y a peu. Cette dou­ble pre­mière expéri­ence s’avère bril­lam­ment fructueuse pour le tan­dem com­pos­i­teur-libret­tiste et une excel­lente sur­prise pour le pub­lic.

Saluts le 31 jan­vi­er 2020

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