Le duc de Marly sera déshérité s’il ne se marie pas. Il décide donc d’épouser la première venue. Son intendant, Malicorne, qui a des remords pour avoir lâché la blanchisseuse Marceline quelques années plus tôt, lui en propose une autre, Belle Lurette : jeune, vertueuse et gentille, au service de Madame Marceline. Celle-ci recherche le sacripant qui l’a lâchée autrefois. Belle Lurette, réalisant après coup que le duc de Marly ne l’aime pas, fait pression sur le duc jusqu’à ce que celui-ci promette de faire casser le mariage. Mais celui-ci réalise que cette blanchisseuse lui a probablement sauvé la vie, et qu’elle est vraiment bien jolie.
Notre avis (représentation du 18 janvier 2026) : Si on cite facilement La Belle Hélène, La Périchole et La Vie parisienne parmi les œuvres de Jacques Offenbach, on n'a probablement jamais entendu parler de Belle Lurette. Le compositeur n'eut pas le temps, avant de décéder, d'achever son ultime opéra-comique. L'ouvrage fut complété par Léo Delibes et créé le 30 octobre 1880, soit quelques semaines après la mort d'Offenbach, au Théâtre de la Renaissance. Et c'est à seulement quelques hectomètres de là, sur les mêmes Grands Boulevards parisiens, au Théâtre du Gymnase–Marie-Bell que Les Tréteaux Lyriques ressuscitent cette Belle Lurette qui avait complètement – et injustement ? – disparu des scènes depuis... belle lurette.
L'association Les Tréteaux Lyriques, depuis sa création il y a près de 58 ans, fait revivre, tous les deux ans, grâce à une quarantaine de chanteuses et chanteurs bénévoles encadrés par des professionnels, un ouvrage du répertoire de l'opéra-bouffe français. L'intégralité des bénéfices des spectacles est reversée à des œuvres humanitaires. Après Les Brigands du même Offenbach en 2024, place cette année donc à une rareté qui mérite qu'on s'y attarde.

Un acte I qui s'étire en longueur nous plonge dans l'univers d'une blanchisserie de la rue Saint-Honoré tenue par Marceline et où travaille Belle Lurette. On y croise de guillerettes travailleuses qui empèsent, repassent ou essorent... mais aussi de joyeux militaires manifestement venus « folichonner », quoique officiellement en mission pour récupérer le jabot du colonel – ce qui donne l'occasion d'un savoureux air martial avec chœur, qui n'est pas sans rappeler « Le Sabre de mon père » de La Grande-Duchesse de Gérolstein ou « J'entends un bruit de bottes » des Brigands. On y fait également la connaissance de trois pauvres artistes, éperdument amoureux de Belle Lurette. On est surpris d'y voir débarquer un soi-disant statisticien aux questions louches. On apprend ici et là, à propos de la patronne et de Belle Lurette, des événements passés qui auront leur importance plus tard. Puis, lors d'un pique-nique où « ça sent l'homard », notre héroïne, adepte de cartomancie, se tire les cartes. Et voilà que la prophétie se réalise : un duc la demande en mariage... L'acte II s'ouvre dans un riche salon peuplé de nobles fortunés et le ressort de l'intrigue est dévoilé : le duc de Marly, visiblement assez libertin, a demandé à son majordome Malicorne de lui trouver une épouse afin qu'il puisse toucher l'héritage promis par sa tante, la chanoinesse des Trois-Merlettes. Qu'elle soit blanchisseuse, peu importe – c'est même tellement cocasse ! Et voilà Belle Lurette devenue malgré elle le jouet d'une machination bien humiliante. Heureusement, elle saura hausser le ton et pourra compter sur ses amis pour la défendre. L'acte III, qui se déroule à l'occasion du carnaval des blanchisseuses à Bas-Meudon, voit les torts réparés, l'émotion poindre et l'amour triompher. Il est également l'occasion de découvrir en situation deux airs charmants que les lyricophiles ont certainement déjà entendus dans un enregistrement de Felicity Lott : « C'était le soir, la rue était vermeille... » (Couplets du souper) et « On s'amuse, on applaudit ».

Peut-être parce que la création de l'œuvre a eu lieu dans des conditions qu'on peut considérer insatisfaisantes, Laurent Goossaert, toujours soucieux de vérité stylistique et de fidélité à l'égard d'Offenbach, qu'il connaît sur le bout de sa baguette, a révisé et ré-orchestré la partition. Les dix-neuf musiciens qu'il dirige se montrent suffisamment nombreux pour créer une texture sonore dense tout en étant habiles à faire ressortir les richesses d'une écriture plus subtile que le cliché du style pompier qu'on associe trop souvent à Offenbach.

Du livret improbable – mais c'est comme ça qu'on les aime ! –, Yves Coudray, en dehors du fait qu'il a choisi de déplacer l'action à la fin du XIXe siècle, suit fidèlement le déroulement et il a su insuffler une énergie palpable à l'ensemble du plateau. Il est aidé en cela par Francesca Bonato, qui a conçu des chorégraphies rythmées et efficaces, adaptées à des artistes pas forcément recrutés pour leur aisance corporelle. Les décors signés Thierry Decroix et les élèves DTMS du lycée Léonard de Vinci participent immédiatement à une scénographie à la fois lisible et généreuse en détails.
Des tenues sophistiquées et personnalisées des blanchisseuses aux splendides déguisements façon Commedia dell'arte de l'acte III, en passant par la somptueuse robe de mariée de Belle Lurette, les remarquables uniformes des militaires et les élégants costumes de l'acte II, les créations de Michel Ronvaux ne cessent de ravir les yeux tout au long du spectacle. Mais « c'est pas tout d'avoir de beaux costumes, il faut avoir d'la franche gaieté », chante en chœur la troupe de Belle Lurette à l'acte III.
Et, de toute évidence, ils en ont, de la franche gaieté, les membres des Tréteaux Lyriques. De spectacle en spectacle, on découvre de nouveaux visages, de nouvelles voix, on en retrouve d'autres – comme Didier Chalu, l'impayable Falsacappa d'il y a deux ans au timbre charnu ou Hippolyte Bruneau, toujours à l'aise en jeune premier noceur. Et si certaines voix sont plus solides et sonores que d'autres, toutes et tous – non professionnels, redisons-le – s'impliquent sur scène avec une passion gourmande, et le travail collectif est à saluer. Pour son premier engagement soliste, Béatrice Grinfeld a la lourde responsabilité d'endosser le rôle-titre : son sourire, sa silhouette et sa fraîcheur de voix lui permettent d'incarner assez naturellement une Belle Lurette plus candide que rebelle ou pugnace, mais la série des représentations n'est pas terminée...
Il faut saisir l'occasion donnée par les Tréteaux Lyriques de découvrir, en première française voire mondiale, une œuvre tout à fait plaisante qui rassemble les qualités habituelles qu'on savoure chez le « Petit Mozart des Champs-Elysées » et qui verse aussi dans un certain réalisme – une lutte des classes incarnée par des blanchisseuses bien décidées à mener une révolution contre le pouvoir en place : « Attaquez tout, mais ne touchez pas à la blanchisserie », un leitmotiv entraînant qu'on n'est pas près d'oublier !


























