Jean-Michel Fournereau, prêt à décoller pour Mars-2037

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La crise sanitaire pèse de tout son poids sur le monde de la culture. Pour autant, des projets progressent, des répétitions se poursuivent ou se sont achevées : les équipes dans les starting-blocks. Aiguisons notre appétit pour ces nouveaux spectacles qui nous attendent dès que le feu vert sera donné. Aujourd'hui, Jean-Michel Fournereau, artiste aux multiples talents, évoque une comédie musicale spatiale...

Quelle est l’intrigue de ce spec­ta­cle au titre étrange : Mars-2037 ?
Titre « intri­g­ant  », oui … Mais la date n’est pas un hasard : la planète Mars est au plus proche de la Terre tous les deux ans et demi… et ce sera le cas en 2037 ! Pierre Guil­lois, auteur et met­teur en scène, a imag­iné l’histoire d’un vieux mil­liar­daire ayant gran­di dans les fave­las au Brésil, dont l’ultime rêve, après une vie bien rem­plie, est de par­tir sur Mars pour y créer la pre­mière colonie humaine. Or il a une fille (Char­lotte Mac­quardt) , très ennuyée par cette sit­u­a­tion, et surtout par la per­spec­tive de voir la for­tune famil­iale dilapidée. Elle le traite de vieil­lard sénile et parvient à le faire intern­er. Seule­ment, Pablo de Faïa – c’est le nom de cet octogé­naire – avait déjà recruté une équipe d’astronautes pour ce voy­age (Mag­a­li Léger, Marie Oppert, Elodie Pont, Pierre Samuel, Quentin Mori­ot) et ne compte pas se laiss­er faire. Que va-t-il bien pou­voir se pass­er, puisque… sans trop en dire, je peux vous assur­er qu’il ne va pas rester enfer­mé longtemps ?

Vous incar­nez ce per­son­nage…
Oui et c’est bien la pre­mière fois, lors d’un cast­ing, que l’on me dit que… je suis trop jeune pour un rôle ! Et j’ai bien fail­li d’ailleurs ne jamais inter­préter Pablo, puisque lorsque j’ai enten­du par­ler des pre­mières audi­tions, mes oblig­a­tions pro­fes­sion­nelles m’ont empêché d’y par­ticiper. J’étais vrai­ment dépité car j’apprécie beau­coup l’univers drôle et très touchant de Pierre Guil­lois. J’avais adoré Le Gros, la Vache et le Mainate (com­plète­ment foutraque et déli­rant) et Bigre, décou­vert au Théâtre du Rond-Point, m’avait impres­sion­né : c’était un spec­ta­cle muet avec trois artistes « vis­i­bles » et une armée de tech­ni­ciens en coulisse qui œuvrait pour créer toutes les illu­sions scéniques. Bref… La chance a voulu que, à l’issue des pre­mières audi­tions, il n’a pas trou­vé son « vieux » , et lors de la sec­onde salve, plusieurs mois plus tard, j’ai pu me présen­ter. J’ai bossé comme un malade et, en faisant des recherch­es sur Inter­net pour mon texte d’audition, j’ai finale­ment mêlé des extraits du témoignage du pre­mier touriste de l’espace, Den­nis Tito, avec… Le roi se meurt de Ionesco, pour créer un per­son­nage qui par­lait à la fois de choses très tech­niques sur l’e­space et de choses très humaines, face à la vieil­lesse… Pierre Guil­lois a été éton­né et m’a dit : « Vous avez résumé la pièce en une minute ! » Pablo est un per­son­nage riche (dans l’autre sens du terme !) : ce voy­age fou est le rêve d’un vieil homme qui a tout vécu, s’est tout offert. Ce vœu est un peu son « inac­ces­si­ble étoile », qu’il veut attein­dre avant de mourir.

Mars 2037 © Richard Haughton

Quelles sont les inspi­ra­tions de l’auteur ?
Il fau­dra le lui deman­der pour avoir une réponse com­plète. Il nous a con­fié s’être inspiré de ce pre­mier touriste de l’espace qui a défrayé la chronique, ain­si que des annonces d’Elon Musk, qui promet des voy­ages dans l’espace très bien­tôt. Le per­son­nage de la fille, quant à lui, entre en réso­nance avec l’affaire Bet­ten­court. Le réel est un bon moteur pour tit­iller l’imaginaire et bâtir une his­toire fan­tas­tique qui se déroule dans un futur proche. Je ne peux m’empêcher de penser à Hergé qui a créé son voy­age sur la Lune, à la fois drôle et poé­tique, mais très doc­u­men­té et « réal­iste », pour­tant bien avant Apol­lo 11. Pierre nous a dit que ce pro­jet est l’un des plus com­pliqués qu’il ait eu à met­tre en scène en rai­son de l’imposante équipe tech­nique qui œuvre en coulisse pour nous per­me­t­tre d’accomplir ce voy­age, en par­tie en ape­san­teur. Et ce que j’aime par­ti­c­ulière­ment dans son choix, c’est de créer la magie en util­isant toute une machiner­ie spé­ci­fique au théâtre. Aucune pro­jec­tion vidéo ni élé­ment généré par ordi­na­teur : tout est mécanique. Les tech­ni­ciens sont artistes eux aus­si, car ils nous font véri­ta­ble­ment danser dans l’espace. Sans trop dévoil­er les effets, les tech­niques pour créer cette ape­san­teur oblig­ent à une com­plic­ité entre les chanteurs et les manip­u­la­teurs de l’ombre, qui est très belle. Eux doivent trou­ver le mou­ve­ment qui con­vient, qui créera l’illusion. Toute l’équipe, partageant la même recherche artis­tique, s’en est trou­vée très soudée.

L’équipe de Mars 2037 © Le Vol­can

Mars-2037 est une comédie musi­cale. Par­lez nous du tra­vail de Nico­las Ducloux…
Il a com­posé une musique très inven­tive, alter­nant des mélodies sim­ples et belles qui restent dans l’oreille et… des moments très com­pliqués de rythmes et d’harmonies qui nous a par­fois con­traints à révis­er notre solfège ! Par cer­taines trou­vailles, il parvient aus­si à provo­quer du « rire en musique ». Il a par exem­ple une façon de répéter des for­mules pour évo­quer la sénil­ité, ou l’idée fixe d’un per­son­nage, qui est franche­ment drôle. Et il a choisi une orches­tra­tion orig­i­nale, com­posée d’une harpe, de syn­thés avec des sons d’orgue et de clavecin, d’un vio­lon­celle et de per­cus­sions. De quoi don­ner des couleurs de tim­bres assez inat­ten­dues. Sa par­ti­tion sonne aus­si  par moment très « musique de film », comme un hom­mage à tout notre imag­i­naire ciné­matographique. Vous aurez l’occasion d’en enten­dre un extrait sur France Musique, dans l’émission con­cert de 42e rue, le 14 décem­bre prochain.

Com­ment se sont passées les répéti­tions ?
Nous avons d’abord tra­vail­lé une semaine à la Mai­son des arts de Créteil en débu­tant de manière clas­sique par des lec­tures. Sans la présence de la tech­nique, nous nous sommes con­cen­trés sur le tra­vail théâ­tral, le jeu d’acteur et la direc­tion musi­cale. Comme il est l’auteur de cette comédie musi­cale, Pierre a des idées très pré­cis­es sur ce qu’il souhaite voir et enten­dre, et il sait très bien nous guider. Pour moi, Pablo a un petit côté cap­i­taine Had­dock dans On a marché sur la Lune : une sorte d’adulte-enfant qui peut pass­er de l’émerveillement puéril à la colère en deux sec­on­des. L’équipe compte six rôles prin­ci­paux et cinq instru­men­tistes, tous égale­ment acteurs-chanteurs. On pour­rait croire que c’est une petite équipe… Mais, lorsque nous sommes arrivés à la scène nationale du Vol­can, au Havre, nous avons tout de suite pris con­science qu’on allait aus­si – et tant mieux – tra­vailler avec une arma­da de tech­ni­ciens, magi­ciens, manip­u­la­teurs, mar­i­on­net­tistes, en coulisse. Nous avons pu répéter alors qua­si­ment un mois sur scène, dans les décors ; mon dos s’en sou­vient encore ! En effet les rôles sont très physiques, entre autres parce qu’il faut don­ner l’impression de ce voy­age en ape­san­teur. Comme je suis le doyen de la troupe, même si je n’ai pas l’âge du rôle, rap­pelons-le, j’ai plus mor­flé que les petits jeunes. J’admire la con­cen­tra­tion, la bonne humeur per­ma­nente de Pierre et Nico­las qui avaient un immense vais­seau à diriger, de 9 heures à 23 heures non stop,  tous les jours sauf le dimanche (et encore…). Les comé­di­ens, nous n’arrivions qu’en début d’après-midi, mais Pierre devait régler, le matin, les très nom­breux défis tech­niques. Humaine­ment ce fut très chou­ette de tra­vailler avec cet homme à la fois calme et respectueux dans la ges­tion d’équipe, mais vraie pile élec­trique, bouil­lon­nant d’idées, plein d’humour… et qui ne devait, à mon avis, pas dormir beau­coup !

Quel impact la crise san­i­taire a‑t-elle eu sur le spec­ta­cle ?
Nous étions en pleine répéti­tion quand le con­fine­ment a été annon­cé. Par con­séquent les pre­mières représen­ta­tions se sont muées en répéti­tions finales. Nous avons fait une sorte de pre­mière devant une petite par­tie de l’équipe admin­is­tra­tive du Vol­can. En tout cas le bébé existe, nous sommes allés au bout de la créa­tion, ce qui est une sorte de chance dans la malchance. Et nous avons tou­jours été très sérieux avec la ges­tion des gestes bar­rières. Par exem­ple Pierre n’a jamais quit­té son masque, et nous, nous l’enlevions unique­ment pour jouer. Per­son­ne n’a déclaré la mal­adie, ce qui est aus­si une chance. Bien enten­du les incon­nues aux­quelles nous sommes con­fron­tés ne per­me­t­tent pas une vis­i­bil­ité à court ni moyen ter­mes. Toute­fois j’ai bon espoir que les représen­ta­tions prévues à Créteil puis à Rennes en jan­vi­er aient lieu. Une cinquan­taine de dates en tournée sont pro­gram­mées jusqu’à juin 2021 : cette per­spec­tive nous a con­solés en fin de rési­dence. L’équipe du Havre a reporté le spec­ta­cle à la sai­son prochaine.

Quels sont vos pro­jets ?
J’avoue que ce deux­ième con­fine­ment provoque une grande tristesse, j’ai le sen­ti­ment d’accuser le coup plus vio­lem­ment que lors du pre­mier. Tous les artistes, tech­ni­ciens, tous ceux qui tra­vail­lent sur des pro­jets qui se voient annulés ou reportés… oui, ça fait mal. Mais allons de l’avant.  A l’Opéra de Bor­deaux, le spec­ta­cle autour de Brel/Barbara que je met­tais en scène avec l’Ensemble AEDES est pour l’heure reporté. Pour le print­emps, je pré­pare une nou­velle créa­tion lyrique à des­ti­na­tion du jeune pub­lic, avec ma Com­pag­nie Orphée, qui se jouera à l’Opéra de Saint-Éti­enne: Petit, moyen, grand, et le Fan­tôme de l’Opéra. Si l’ombre de Gas­ton Ler­oux plane, le fan­tôme en ques­tion est métaphorique : le spec­ta­cle par­le aux enfants de nos angoiss­es, de nos émo­tions refoulées… et de « résilience ». Et actuelle­ment je tra­vaille avec les Voice Mes­sen­gers, un ensem­ble de jazz vocal, qui vient récem­ment de chanter aux côtés de Natal­ie Dessay et pour une créa­tion de Vladimir Cos­ma. Je réalise la mise en scène de leur spec­ta­cle qui sera don­né dans une nou­velle salle parisi­enne – le 360 Music Fac­to­ry – à l’occasion de la sor­tie de leur album en jan­vi­er. Il s’agit de repris­es arrangées pour leurs six voix par le regret­té Thier­ry Lalo, qui a créé cet ensem­ble.  Ils sont accom­pa­g­nés d’un trio jazz, aug­men­té pour l’occasion d’invités pres­tigieux. Bien enten­du on y entend des extraits de comédies musi­cales. Enfin je con­tin­ue ma col­lab­o­ra­tion avec le Créa d’Aulnay-sous-Bois, avec une nou­velle créa­tion réu­nis­sant 40 enfants qui jouent, chantent et dansent sur le thème du joueur de flûte de Hamelin. Ce sera pour octo­bre 2021. Et je con­tin­ue d’enseigner avec bon­heur au Con­ser­va­toire nation­al supérieur de musique et de danse de Paris avec, cette année, la mise en scène de l’un des con­certs lyriques des étu­di­ants. Au pas­sage, je dois dire que cette jeune généra­tion d’artistes lyriques se mon­tre aus­si très ouverte à la comédie musi­cale. Beau­coup des étu­di­ants ont pu décou­vrir – entre autres – les œuvres de Sond­heim don­nées au Châtelet, et s’intéressent égale­ment aux adap­ta­tions récentes de musi­cals au ciné­ma. Quant aux étu­di­ants de la fil­ière jazz, la ques­tion ne se pose pas !

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