Jerry Herman, un génie américain

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Aux tous débuts de Regard en Coulisse, Jer­ry Her­man avait accordé un entre­tien pas­sion­nant à Sébastien Durand alors que La Cage aux Folles était en pré­pa­ra­tion dans une ver­sion française à Mogador. Retrou­vez-le ici.

Aujour­d’hui, Didi­er C. Deutsch retrace la car­rière de cet homme incroy­able, un génie de Broad­way.

Jer­ry Her­man vient de s’éteindre à la suite d’une longue mal­adie.  Il était âgé de 88 ans. Né le 10 juil­let 1931 à Jer­sey City, dans le New Jer­sey, il était issu d’une famille bour­geoise juive, et avait fait des études solides dans le but de devenir un archi­tecte ou un déco­ra­teur, mais une ren­con­tre for­tu­ite avec le com­pos­i­teur Frank Loess­er, auteur de Guys and Dolls (Blanch­es colombes et vilains messieurs) et de How to Suc­ceed in Busi­ness With­out Real­ly Try­ing (Com­ment réus­sir dans les affaires…) allait chang­er le cours de sa vie.

Loess­er, à qui il avait demandé son avis sur quelques chan­sons qu’il avait com­posées en dilet­tante, recon­naît en lui un tal­ent cer­tain et lui recom­mande de pour­suiv­re dans cette voie. Sur le con­seil de sa mère, elle-même chanteuse et pianiste occa­sion­nelle mais ver­sée dans les arts théâ­traux, le jeune Jer­ry, alors âgé de 17 ans, décide d’aller voir un édi­teur de musique à qui il vend une chan­son pour deux cents dol­lars. Ce sera là le fac­teur déter­mi­nant qui va le con­va­in­cre de se con­sacr­er au théâtre plutôt qu’à la déco­ra­tion. Il s’in­scrit à l’université de Mia­mi, qui offre un pro­gramme avancé sur les tech­niques de la scène.

Dans le cadre de ses études, il crée Sketch­book,  une œuvre qu’il inter­prète sur scène pour une ving­taine de représen­ta­tions, et qui a beau­coup de suc­cès auprès de ses pairs et de ses pro­fesseurs. En 1952, ses études ter­minées, il s’installe à New York et monte une revue, I Feel Won­der­ful, basée sur des sketch­es qu’il a écrits à Mia­mi, qui débute le 18 octo­bre 1954 au théâtre de Lys, dans Green­wich Vil­lage, et restera à l’affiche pour 48 représen­ta­tions.

Trois ans plus tard, à l’instigation des pro­duc­teurs d’un autre petit théâtre off-Broad­way, The Show­place, où la pièce alors à l’affiche, Lit­tle Mary Sun­shine, s’apprête à démé­nag­er vers une salle plus grande pour répon­dre au suc­cès qu’elle rem­porte, Her­man com­pose Night­cap, une nou­velle revue à sketch­es, qui restera à l’affiche pen­dant deux ans. L’année suiv­ante, il révise cette œuvre et y ajoute d’autres sketch­es pour un spec­ta­cle inti­t­ulé Parade, qui rem­porte un suc­cès mit­igé, mais qui séduit un pro­duc­teur, Ger­ard Ostre­ich­er, lequel pro­pose à Her­man de com­pos­er les chan­sons de Milk and Hon­ey, une comédie musi­cale qu’il à l’intention de mon­ter à Broad­way. Ce sera le point de départ d’une car­rière ful­gu­rante.

Sur un livret de Don Appell, con­nu surtout pour des spec­ta­cles de var­iété télévisés, la comédie musi­cale, qui fait ses débuts le 10 octo­bre 1961, met en scène des touristes améri­cains d’origine juive en tournée en Israël, pays de leurs ancêtres, avec en tête d’affiche un trio d’acteurs-chanteurs fam­i­liers du grand pub­lic : Mimi Ben­zell et Robert Weede, du Met­ro­pol­i­tan Opera, et surtout Mol­ly Picon, grande vedette du théâtre yid­dish de la ville, qui fait ses débuts sur une scène de Broad­way. Si quelques cri­tiques se mon­trent réservés (« C’est Okla­homa ! à la sauce israéli­enne », écrit le Wall Street Jour­nal), la plu­part s’accordent à recon­naître avec celui du New York Times que c’est « une comédie musi­cale remar­quable » et « un spec­ta­cle qui débor­de d’affection pour les Israéliens », comme le note un autre quo­ti­di­en, le Morn­ing Tele­graph. Preuve de l’attrait que la pièce exerce sur les foules, elle va rester à l’affiche pour 543 représen­ta­tions.

Main­tenant « lancé », Jer­ry Her­man, qui reçoit une nom­i­na­tion aux Tonys, les Oscars du théâtre de Broad­way, ne va pas se con­tenter du suc­cès que lui apporte ce pre­mier essai. De fait, son œuvre suiv­ante va l’imposer comme l’un des grands com­pos­i­teurs-paroliers de Broad­way et l’égal de ceux qui l’ont précédé dans ce domaine, comme Irv­ing Berlin, Cole Porter et Frank Loess­er. Ce sera Hel­lo, Dol­ly!, l’histoire d’une femme, Dol­ly Gal­lagher Levi, qui est à elle seule une véri­ta­ble agence mat­ri­mo­ni­ale ambu­lante. Le livret de Michael Stew­art, basé sur The Match­mak­er, une pièce due à Thorn­ton Wilder, dra­maturge con­nu aux États-Unis, met en scène le pro­prié­taire aisé d’une quin­cail­lerie de New York du début du XXe siè­cle, Horace Van­dergelder, trop occupé pour se trou­ver une femme, qui s’adresse à Dol­ly pour qu’elle lui choi­sisse la com­pagne avec laque­lle il passera le restant de ses jours. Il n’en faut pas plus pour que Dol­ly, veuve depuis plusieurs années, voie là l’occasion inespérée de refaire sa vie et d’acquérir enfin la sécu­rité qu’elle recherche en vain.

La créa­tion de la pièce, toute­fois, ne se fait pas sans mal. Les pre­mières représen­ta­tions en pub­lic, à Detroit, n’ont pas le résul­tat escomp­té. Les spec­ta­teurs ne se lais­sent pas pren­dre au jeu et les cri­tiques se mon­trent surtout néga­tives. Qui plus est, le pro­duc­teur David Mer­rick (surnom­mé par cer­tains « L’abominable homme du théâtre »), s’en prend à tous les créa­teurs de la pièce, y com­pris Her­man, et men­ace d’y met­tre fin si des révi­sions impor­tantes et pos­i­tives ne sont amenées à son action, ce qui incite les auteurs et le met­teur en scène Gow­er Cham­pi­on à revoir le pro­jet de fond en comble.

Comme le note Her­man : « J’ai écrit « Before the Parade Pass­es By » dans une cham­bre d’hôtel, et à cause de cette chan­son et de la posi­tion qu’elle allait occu­per dans le déroule­ment de la pièce, toute la con­clu­sion du pre­mier acte a dû être remise en cause et de nou­veaux cos­tumes créés pour l’occasion… Main­tenant que j’y songe, c’est une chan­son qui entre naturelle­ment dans le cadre de l’action, puisqu’elle établit la nature des rap­ports de Dol­ly avec Horace Van­dergelder et sa déter­mi­na­tion de le cour­tis­er pour elle-même plutôt que pour une autre. Cela sem­ble telle­ment naturel et pour­tant c’est une chan­son qui m’est venue tar­di­ve­ment ».

À Wash­ing­ton, où la pièce est ensuite présen­tée avant son arrivée à Broad­way, les réac­tions de la salle sont plus encour­ageantes. Finale­ment, Hel­lo, Dol­ly! fait ses débuts à New York le 16 jan­vi­er 1964 et c’est le délire. « Le soir de la pre­mière au théâtre St. James… je n’avais aucune idée que la pièce aurait un tel suc­cès. Pour moi, j’étais sim­ple­ment heureux de savoir que, quoi qu’il arrive, j’étais enfin arrivé au terme de mes efforts », com­mente le com­pos­i­teur.

A la remise des Tonys, Hel­lo, Dol­ly! rem­porte dix prix, dont celui de la meilleure comédie musi­cale de l’année, un record qui ne sera égalé que 37 ans plus tard. Pour la con­serv­er à l’affiche et lui garan­tir une longévité qui fera date, Mer­rick débor­de d’ingéniosité. Quand Car­ol Chan­ning, créa­trice du rôle, quitte Broad­way pour emmen­er la pièce en tournée autour des États-Unis, il fait appel pour la rem­plac­er à des actri­ces célèbres comme Ethel Mer­man (qui avait été son pre­mier choix pour être Dol­ly et que Jer­ry Her­man décou­vrit, âgé de 14 ans, dans Annie Get Your Gun, une révéla­tion), Martha Raye, Bet­ty Grable et Gin­ger Rogers ; puis quand l’intérêt du pub­lic flé­chit, il recrée une nou­velle ver­sion dans laque­lle tous les rôles sont tenus par des acteurs noirs avec Pearl Bai­ley et Cab Cal­loway dans les rôles prin­ci­paux. Il aurait même envis­agé de présen­ter une ver­sion jouée unique­ment par des acteurs avec le célèbre pianiste homo­sex­uel Lib­er­ace dans le rôle prin­ci­pal. Grâce à ses efforts, Hel­lo, Dol­ly! va rester à l’affiche sans inter­rup­tion pen­dant près de dix ans et 2 844 représen­ta­tions.

La pièce est égale­ment mon­tée avec suc­cès dans le reste du monde, notam­ment à Lon­dres où Mary Mar­tin, rem­placée par Dora Bryan au terme de son con­trat, l’incarne, et à Paris où Annie Cordy repren­dra le rôle dans une pro­duc­tion de Pierre Car­rel, sur une tra­duc­tion de Robert Manuel pour le livret et d’André Hornez et Marc Cab pour les paroles des chan­sons. Une autre ver­sion présen­tée en anglais au Châtelet en 1992, avec Nicole Croisille dans le rôle titre, sera hélas un échec. La pop­u­lar­ité de l’oeu­vre devien­dra mon­di­ale grâce à la ver­sion filmée, réal­isée en 1969 par Gene Kel­ly, avec Bar­bra Streisand et surtout Louis Arm­strong, dont l’interprétation de la chan­son-titre devient un tube au hit parade.

Entretemps, Her­man n’est pas resté inac­t­if. En 1964, il présente son œuvre suiv­ante : Mame, inspirée des sou­venirs d’enfance de l’écrivain Patrick Den­nis et de l’influence qu’exerça sur lui sa tante, une femme extrav­a­gante et indompt­able, qui vit riche­ment dans l’un des plus beaux quartiers de New York jusqu’à ce que la crise de 1929 la pousse à la dis­ette, mais qui regagne son stand­ing quand elle fait la con­nais­sance d’un gen­tle­man farmer du Sud qu’elle épousera. La pièce, l’un des grands suc­cès de Jer­ry Her­man, va rester à l’affiche pen­dant 1 508 représen­ta­tions et don­ner à l’actrice Angela Lans­bury, surtout con­nue pour ses presta­tions de sec­ond plan à l’écran, l’occasion de se faire un nom dans le monde du théâtre.

Elle tien­dra d’ailleurs la vedette dans la pièce suiv­ante à laque­lle s’attache le com­pos­i­teur, Dear World, une adap­ta­tion musi­cale de La Folle de Chail­lot de Jean Girau­doux, revue et adap­tée par Jerome Lawrence et Robert E. Lee, qui avaient égale­ment écrit le livret de Mame, mais qui s’avère un échec et donne seule­ment 112 représen­ta­tions.

Jer­ry Her­man est de retour à Broad­way cinq ans plus tard avec une autre comédie musi­cale vague­ment inspirée par la liai­son entre le met­teur en scène Mack Sen­nett et sa vedette Mabel Nor­man, au temps du ciné­ma muet, qui ouvre le 6 octo­bre 1974. En dépit de la présence de deux acteurs favoris du grand pub­lic, Robert Pre­ston, vedette de The Music Man, et Bernadette Peters, récem­ment décou­verte dans Dames at Sea, la pièce, présen­tée par David Mer­rick, s’effondre après seule­ment 65 représen­ta­tions.

Une fois de plus, Her­man se met à la recherche d’un pro­jet solide et croit l’avoir trou­vé avec une adap­ta­tion musi­cale de la pièce de S.N. Behrman, Jacobowsky et le colonel, qui avait con­nu un suc­cès d’estime à l’écran dans une ver­sion dont les vedettes étaient Dan­ny Kaye et Curt Jur­gens. Mais The Grand Tour, cette his­toire d’un Polon­ais juif intel­lectuel, pro­prié­taire d’une voiture qu’il ne sait pas con­duire, et d’un colonel aris­to­crate et anti­sémite qui sait con­duire mais qui n’a pas de voiture, et leurs rap­ports quand tous deux se ren­con­trent alors qu’ils essaient de fuir l’avance des forces nazies sur Paris, n’a aucun suc­cès et n’est représen­tée que 61 fois après sa pre­mière le 11 jan­vi­er 1979.

Pour beau­coup dans les milieux théâ­traux de Broad­way, Jer­ry Her­man est au bout du rouleau et d’aucuns s’accordent pour dire que sa car­rière est ter­minée. Mais il va revenir en force avec une comédie musi­cale qui va prou­ver le con­traire et lui assur­er un nou­veau suc­cès mon­di­al. Ce sera La Cage aux Folles, basée sur la comédie de Jean Poiret, qui fait ses débuts le 21 août 1983 et reste à l’affiche pour 1 761 représen­ta­tions. Avec un livret signé par Har­vey Fier­stein, la pièce trou­ve un large pub­lic, notam­ment auprès des milieux homo­sex­uels qui s’identifient avec la chan­son-clé, « I Am What I Am », et qui lui garan­tis­sent une longévité et un renom qui ne s’est pas démen­ti depuis. D’ailleurs, la pièce, qui est don­née dans le monde entier avec tou­jours autant de suc­cès, con­naî­tra deux repris­es étince­lantes à Broad­way en 2004 et en 2010. Une adap­ta­tion française par Alain Mar­cel à Mogador en 1999 ne parvien­dra pas à con­va­in­cre le pub­lic parisien.

Con­traire­ment à ses autres œuvres, La Cage aux Folles aura été une par­tie de plaisir pour le com­pos­i­teur qui déclare, « C’est l’un de ces spec­ta­cles où tous les élé­ments sem­blent avoir trou­vé leur place pour for­mer un tout cohérent. Nous avions tous la même envie de tra­vailler ensem­ble et, de ce fait, toutes les idées que nous évo­quions sem­blaient faire mouche et obtenir l’approbation de tous. Har­vey Fier­stein et moi avons tra­vail­lé dès le pre­mier jour avec Arthur Lau­rents, qui devait régler la mise en scène et c’était une façon idéale de tra­vailler. Nous n’avions pas à refaire telle ou telle scène pour sat­is­faire les exi­gences d’un met­teur en scène, mais nous tra­vail­lions avec un homme qui avait une idée pré­cise de ce qu’il voulait faire et de ce que nous pou­vions lui don­ner ».

Jer­ry Her­man n’avait plus rien à prou­ver. Fait excep­tion­nel, il est l’un des deux seuls créa­teurs de Broad­way (avec Stephen Schwartz) dont trois œuvres ont brisé le mur des 1 500 représen­ta­tions, un record tou­jours iné­galé.

Atteint du virus du Sida, il pour­suit une exis­tence tran­quille et dis­crète en Floride, loin des feux de la rampe, jusqu’à son décès sur­venu le 26 décem­bre 2019.

Dans un monde artis­tique en pleine évo­lu­tion, Jer­ry Her­man était l’un des derniers représen­tants de ce qu’il est con­venu d’appeler l’âge d’or de la comédie musi­cale améri­caine. Ses chan­sons, écrites dans un style sim­ple et attachant, reflè­tent pour la plu­part un opti­misme qui en dit long sur la nature de leur com­pos­i­teur, peu enclin à explor­er les recoins les plus som­bres de la nature humaine, mais heureux de pou­voir célébr­er sa joie de vivre. Il écrit son auto­bi­ogra­phie, Show­tune, qui sort en 1996.

Aujourd’hui encore, on a plaisir à écouter des airs comme « Before the Parade Pass­es By », « Put On Your Sun­day Clothes » et « Hel­lo, Dol­ly! » (dans Hel­lo, Dol­ly!), « Open a New Win­dow », « We Need a Lit­tle Christ­mas », et « That’s How Young I Feel » (dans Mame), « My Heart Leaps Up », et « Time Heals Every­thing » (dans Mack & Mabel), ou « With You on My Arm », « The Best of Times », « Song on The Sand » et « I Am What I Am » (dans La Cage aux Folles) qui tous témoignent d’une exubérance et d’un entrain qui étaient les traits mar­quants d’un com­pos­i­teur pour qui la vie, en dépit des revers qu’elle peut com­porter, valait la peine d’être vécue.

Et pour clore cet hom­mage, voici une ver­sion de « Tap Your Trou­bles Away » inter­prétée par Anna Jane Casey et toute l’in­croy­able troupe de danseuses et danseurs, un extrait des BBC Proms 2012, enreg­istrée au Roy­al Albert Hall de Lon­dres.

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