Kate Bush et l’opéra rock

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Nous avions con­staté que les femmes étaient totale­ment absentes de l’es­sai de Jéléry Opéra rock : men­songes et vérités. Oubli involon­taire, vérité véri­fiée ou men­songe déguisé ? Nous ne sommes guère éton­nés. De tout temps, les com­positri­ces, surtout tal­entueuses, ont été écartées de la mémoire col­lec­tive. C’est chose con­nue et dénon­cée dans le domaine de la musique clas­sique, et ce n’est que tar­di­ve­ment qu’on a fini par redonner la place qui leur revient à Alma Mahler, Clara Schu­mann, Pauline Viar­dot… S’agis­sant d’un genre comme le rock, avec tout ce qu’il peut sous-enten­dre de démesure et d’ex­cès, de voix rocailleuse et de gui­tare cassée, on se dit qu’il est plutôt l’a­panage du genre masculin.

© Max Browne

Pour­tant, il y a Kate Bush. L’au­teure-com­positrice-inter­prète débute sa car­rière pro­fes­sion­nelle en 1978 sous l’émi­nent par­rainage de David Gilmour des Pink Floyd. Autour d’elle se forme une équipe de fidèles, dont le bat­teur Stu­art Elliott, qui joue avec les Alan Par­sons Project, Paul McCart­ney… Autant dire qu’elle joue déjà dans la cour des très grands.

Au-delà de la musique et des mots qui lui sont naturels et fam­i­liers depuis le plus jeune âge, elle exprime très tôt son désir d’in­té­gr­er d’autres dis­ci­plines pour aboutir à une forme plus spec­tac­u­laire. Elle se forme alors, dès ses pre­miers albums, à la danse et au mime. Nom­bre de ses appari­tions dans des émis­sions de télévi­sion, mis­es en scène avec beau­coup de recherche, témoignent de sa volon­té de s’éloign­er de la sim­ple resti­tu­tion musi­cale et d’ac­céder à une forme d’art total. En somme, elle est déjà un Mar­i­tie et Gilbert Car­pen­tier Show à elle toute seule, un gros grain de folie british en plus ! Il n’y a qu’à revoir cette ver­sion de « Baboosh­ka » pour la BBC en 1980 :

ou cette ver­sion de « Violin » :

© Max Browne

Son Tour of Life de 1979 témoigne d’une scé­nar­i­sa­tion sophis­tiquée dans la façon d’of­frir sur scène les chan­sons de ses deux pre­miers albums, The Kick Inside et Lion­heart. Tout dans cette tournée s’ap­par­ente au théâtre musi­cal : le découpage en actes séparés par des inter­ludes ; l’or­dre dans lequel les titres se suc­cè­dent ; la var­iété des accom­pa­g­ne­ments (du sim­ple piano à une for­ma­tion de  rock, en pas­sant par l’a­jout des man­do­lines !) ; les mul­ti­ples cos­tumes et acces­soires visant à car­ac­téris­er les per­son­nages incar­nés par l’artiste, d’où les inter­ludes pour laiss­er du temps aux change­ments ; la présence d’un magi­cien ; les pro­jec­tions vidéo ; l’oc­cu­pa­tion et les réor­gan­i­sa­tions de la scène ; la présence de danseurs qui s’in­tè­grent à l’ac­tion, les choré­gra­phies var­iées et la pan­tomime ; la dif­fu­sion de bruits enreg­istrés ; les jeux de lumières, et des torch­es aus­si ; la réc­i­ta­tion de poèmes, de dia­logues… On l’au­ra com­pris : les Madon­na et les Mylène Farmer qui vien­dront quelques années plus tard n’ont rien inven­té ni n’en fer­ont jamais autant ! Évidem­ment, c’est Kate elle-même qui a tout imag­iné, tout conçu ! Car, comme toutes les rock stars de son enver­gure, tous les créa­teurs de ce niveau, elle délègue peu et tient à tout con­trôler, plus par exi­gence avec soi que par souci de son image. Elle ressort épuisée de ces vingt-neuf per­for­mances européennes (Angleterre, Écosse, Alle­magne, France, Suède, Pays-Bas) répar­ties sur six semaines seule­ment, à tel point qu’elle renon­cera à remon­ter sur scène avant… 2014 !

C’est aus­si à l’oc­ca­sion de cette tournée d’avril-mai 1979 qu’elle devient, dit-on, la pre­mière artiste à utilis­er un micro-casque sans fil. Con­fec­tion­né sur mesure à son inten­tion pour être util­isé sur cer­tains morceaux, il lui offre une lib­erté de mou­ve­ment prop­ice à la théâ­tral­ité et à la danse que lui inter­dit le micro-main – Jéléry insiste à plusieurs repris­es dans son essai Opéra rock : men­songes et vérités sur cet objet qui fige l’artiste dans une pos­ture et empêche de faire d’un con­cert de rock un spec­ta­cle de théâtre au sens traditionnel.

© Max Browne

Le style musi­cal de Kate Bush est, dans ses pre­mières années de car­rière, à la fois déjà très per­son­nel et influ­encé par David Bowie et Pink Floyd ; et le rock y a une belle part : qu’on en juge avec son « James and the Cold Gun » en con­cert. On nav­igue entre « art rock », « pop rock » et « art pop ». Comme beau­coup d’artistes du milieu lon­donien, elle maîtrise de nom­breux lan­gages musi­caux, com­pose des bal­lades et s’in­spire aus­si beau­coup de la musique folk­lorique. À l’oc­ca­sion de son tra­vail avec Peter Gabriel, elle décou­vre le syn­thé­tiseur Fairlight CMI qui lui per­met d’é­ten­dre sa palette sonore. En 1982, passé les pre­mières années à suiv­re la ten­dance, quoiqu’avec sa pro­pre iden­tité et ses pro­pres expéri­men­ta­tions, elle con­cré­tise avec son sur­prenant album The Dream­ing ses recherch­es dans de nou­velles formes ryth­miques et mélodiques qui puisent dans une prim­i­tiv­ité tribale.

Sa voix cristalline et ses notes aiguës de ses débuts – qui l’ont fait remar­quer dans son pre­mier sin­gle, Wuther­ing Heights – con­fèrent à Kate Bush un car­ac­tère sin­guli­er, énig­ma­tique, immé­di­ate­ment recon­naiss­able, lyrique et, dis­ons-le, étrange : une rai­son de plus d’y voir un rap­proche­ment avec l’ap­pel­la­tion « opéra rock », syn­thèse entre une démesure vocale et une audace déjantée.

© Max Browne

Les paroles de ses chan­sons, là aus­si très recher­chées d’un point de vue de la langue et qui abor­dent des sujets sou­vent inédits parce que déli­cats, intimes ou satiriques, présen­tent sou­vent une richesse qui pré­fig­ure le développe­ment d’un livret. À l’échelle de temps d’une chan­son, ses textes ne man­quent jamais d’in­staller durable­ment une ambiance et de livr­er une his­toire con­cise mais orig­i­nale et pleine de sens, à mille lieues des ren­gaines com­mer­ciales. Et, con­traire­ment aux nom­breuses rock stars citées par Jéléry qui se sont tournées vers une scé­nar­i­sa­tion de leurs con­certs – il le note lui-même avec désar­roi – , Kate Bush ne tombe jamais dans le cliché égo-mani­a­co-éco­lo-psy­ch­an­a­lyti­co-sui­cidaire ! Rien que sur le Tour of Life, elle par­le, certes, d’un état dépres­sif mais qui peut s’estom­per avec le sexe (« Sym­pho­ny in Blue ») ; con­voque des films d’hor­reur et des fan­tômes mais avec beau­coup de sec­ond degré (« Ham­mer Hor­ror ») ; célèbre la pureté de la danse en hom­mage à son pro­fesseur (« Mov­ing ») ou, avec beau­coup d’ironie, la célébrité médi­a­tique (« Wow ») ; se place du point de vue de l’en­fant (l’ap­pren­tis­sage dans « Them Heavy Peo­ple », la rela­tion aux par­ents dans « In Search of Peter Pan ») ; loue l’in­tim­ité heureuse mais secrète (« Kash­ka from Bagh­dad ») ; revis­ite un grand clas­sique de la lit­téra­ture bri­tan­nique (« Wuther­ing Heights ») ; et abor­de des sujets typ­ique­ment féminins (la mater­nité dans « Room for the Life », le cycle men­stru­el dans « Strange Phenomena »)…

© Max Browne

En 1985, elle sort un 33 tours qui lui apporte la con­sécra­tion, Hounds of Love, dont la face B, sous-titrée The Ninth Wave, con­stitue à elle seule un con­cept album : une suite autour du thème d’une femme en train de dériv­er et de se noy­er dans la mer.

En 1993 paraît l’al­bum The Red Shoes. Peu importe qu’elle se soit entourée de Prince et d’Er­ic Clap­ton sur cer­tains titres : l’im­por­tant n’est pas là. S’in­spi­rant de ces fameux Chaus­sons rouges – le très faustien con­te d’An­der­sen adap­té avec maes­tria au ciné­ma par Michael Pow­ell et Emer­ic Press­burg­er –, elle réalise un film d’une quar­an­taine de min­utes inti­t­ulé The Line, the Cross and the Curve qui reprend les chan­sons de l’al­bum en les scé­nar­isant, en les reliant. Elle ajoute des tran­si­tions et des dia­logues. Au générique, on trou­ve l’ac­trice Miran­da Richard­son et le choré­graphe-mime Lind­say Kemp – auprès de qui Bush s’é­tait for­mée au début de sa carrière.

En 2005, elle offre à son fidèle pub­lic, qui n’avait pas eu de nou­velles de son idole depuis 1993 mais a qui a bien fait d’at­ten­dre, un dou­ble-album inti­t­ulé Aer­i­al qui s’ar­tic­ule en deux par­ties : A Sea of Hon­ey et A Sky of Hon­ey. Là encore, des concepts…

L’an­née 2011 mar­que la sor­tie de 50 Words for Snow : que des chan­sons qui par­lent de neige – les Esquimaux ont en effet cinquante mots pour la désign­er ! Autant dire qu’elle repousse pour de bon les lim­ites de l’al­bum concept !

Et en 2014, Kate Bush remonte enfin sur scène, au Ham­mer­smith Apol­lo de Lon­dres, pour 22 con­certs seule­ment en rési­dence : Before the Dawn crée l’événe­ment. Plutôt que d’align­er à la queue leu leu ses suc­cès des trente-six dernières années, elle évite la majorité de ses albums – aucun extrait des qua­tre pre­miers – et se con­cen­tre sur la nar­ra­tion, car elle veut con­tin­uer de créer, de racon­ter. Pour cela, en deux actes, elle puise dans les con­cepts préc­ités : A Sky of Hon­ey (2005) et The Ninth Wave (1985).

Côté musique, on est tou­jours dans le « art rock » et la pop, mais glob­ale­ment assa­gi : les mélodies sur plusieurs octaves et les rythmes hyper-sac­cadés des débuts ne font pas par­tie du pro­gramme bâti par l’artiste qui vient d’avoir 56 ans. L’in­stru­men­tar­i­um reste typ­ique de son univers : gui­tares, claviers, bat­terie, per­cus­sions, mais aus­si bouzou­ki, cha­rango, corne­muse irlandaise. Et puis, bien enten­du : des comé­di­ens, des danseurs, des mimes, des mar­i­on­nettes, des masques, des pro­jec­tions, des ani­ma­tions 3D, un illu­sion­niste… Dévelop­pant le thème qu’elle avait imag­iné en 1985 de cette femme à la dérive, elle côtoie un peu­ple de pois­sons – les « Fish Peo­ple », qui est aus­si le nom du label qu’elle a créé en 2011 –,  et elle s’est filmée flot­tant dans un réser­voir vêtue un gilet de sauvetage :

Son navire a coulé. Par­fois incon­sciente, par­fois éveil­lée, par­fois sous l’eau, par­fois hors, elle divague, sort de son corps, imag­ine sa famille sans elle, puis entrant dans l’at­mo­sphère ter­restre, elle finit par être sauvée. Sur­vivante, elle goûte d’une façon nou­velle l’amour et la vie. Dans la sec­onde par­tie, elle réap­pa­raît en femme-oiseau…

Les nom­breux fans, surtout ceux qui n’ont pu être présents lors de cette série lim­itée de con­certs, dont les bil­lets se sont arrachés en quelques min­utes, espéraient – espèrent tou­jours – la sor­tie d’un DVD. Mais l’artiste, qui avait inter­dit les pho­tos et les vidéos pen­dant les con­certs, a préféré pub­li­er un… triple-CD ! Mai­gre con­so­la­tion pour l’afi­ciona­do qui, au pas­sage, n’a que faire de savoir si sa déesse préférée a con­tribué au genre de l’opéra rock ou non. Tout ce qu’il sait, c’est que Kate Bush a tou­jours été et demeure une icône inclass­able qui ne cherche qu’à créer.


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