Christina Bianco, une « drôle de fille », assurément !

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Votre presta­tion est saluée par la presse, en avez-vous con­science ?
Habituelle­ment, je ne cherche pas à lire les jour­naux… et puis je ne lis pas le français, mais avec les tra­duc­tions, c’est vrai que c’est un plaisir… Dans la dernière cri­tique qu’on m’a trans­mise, on dis­ait que j’étais « haute comme trois pommes » ! (rires) Je suis sur un petit nuage, je suis telle­ment recon­nais­sante. À chaque fois qu’on met les pieds dans une nou­velle pro­duc­tion, un nou­veau spec­ta­cle, on y met son cœur et son âme ; et si on a de la chance, le reste de la dis­tri­b­u­tion et l’équipe de pro­duc­tion et de créa­tion font de même ; et nous aimons tous cela. Dans le cas présent, avec chaque per­son­ne, quelle que soit sa posi­tion, nous nous enten­dons tous telle­ment bien, nous sommes tous telle­ment fiers de cette pro­duc­tion. Je pense que, parce que ce musi­cal n’est pas sou­vent don­né, nous sen­tions que nous avions un peu plus de respon­s­abil­ité pour le présen­ter, évidem­ment d’une façon dif­férente du film et aus­si de la récente reprise don­née dans le West End. Nous voulions trou­ver notre pro­pre façon de le faire. Tout cela est telle­ment exci­tant !

D’où vous vient toute cette énergie que vous dégagez ?
(rires) Je suis, d’une façon générale, une per­son­ne plutôt dynamique, pleine d’entrain ! Je crois que c’est lié à mon méti­er : je suis habituée à faire beau­coup de con­certs, huit représen­ta­tions par semaine, etc. Dans les con­certs que j’ai la chance de tourn­er à tra­vers le monde, je suis seule en scène. J’ai donc tout le temps besoin d’être pleine d’énergie, comme quand on met un inter­rup­teur sur « on ». Et je sens que j’ai telle­ment en com­mun avec la vraie Fan­ny Brice ; c’est donc très facile pour moi de me met­tre à sa place. C’est égale­ment dif­fi­cile, car je suis presque con­stam­ment sur scène, et les rares fois où je la quitte, c’est pour des change­ments très rapi­des de cos­tumes. Il y a seule­ment deux numéros après lesquels je peux enfin boire une gorgée d’eau, avoir un rac­cord maquil­lage coif­fure et me deman­der quelle est ma prochaine entrée. Seule­ment deux fois ! Ça demande beau­coup de pré­pa­ra­tion physique. C’est l’une des pre­mières fois que je par­ticipe à un spec­ta­cle où il n’y a pas eu de péri­ode de pre­view (ses­sion de présen­ta­tions publiques avant la pre­mière offi­cielle, N.D.L.R.) – ce qui est l’habitude aux États-Unis ou dans le West End –, pen­dant laque­lle on apprend et on décou­vre telle­ment de la réac­tion du pub­lic ; surtout que, dans le cas présent, le pub­lic ne par­le pas la langue du spec­ta­cle, il y a donc des sur­titres et un délai de com­préhen­sion. De ce fait, mon énergie et mon rythme durant le spec­ta­cle ont déjà un peu évolué depuis que le pub­lic est là ; mais j’espère que c’est pour le mieux.

Vous men­tion­nez la vraie Fan­ny Brice. Quand avez-vous enten­du par­ler d’elle ?
Je dois être hon­nête : la pre­mière fois que j’ai enten­du par­ler de Fan­ny Brice, c’était en décou­vrant le film Fun­ny Girl. J’étais vrai­ment très jeune ; mes par­ents savaient que je voulais chanter et être sur scène ; j’adorais tous les films musi­caux, et ils fai­saient tout pour m’en faire voir beau­coup : Mary Pop­pins, The Sound of Music, Annie (qui est très célèbre aux États-Unis), et puis Bar­bra Streisand dans Fun­ny Girl, Hel­lo Dol­ly!… Ce n’est que plus tard que j’ai com­mencé à m’intéresser un peu plus à Fan­ny Brice. C’est mer­veilleux d’avoir accès aux réseaux soci­aux, Inter­net, Youtube ; grâce à cela, on peut voir des extraits de ses films sans avoir besoin d’aller fouiller dans des bou­tiques de vieilles vidéos. J’ai même décou­vert un duo d’elle avec Judy Gar­land (une de mes idol­es intem­porelles) : mon dieu ! c’est donc elle, la vraie Fan­ny Brice ! Je me suis donc instru­ite à son sujet quand j’étais, je pense, à l’université, puis je suis passée à autre chose.
Fan­ny Brice dans Fun­ny Girl, c’est un rôle de rêve pour presque toutes les « bel­ters » (chanteuses qui pra­tiquent la tech­nique du « belt­ing », N.D.L.R.). Je ne m’étais jamais autorisée à penser que je le chanterais un jour. Comme je dis­ais, j’ai la respon­s­abil­ité de faire vivre une Fan­ny Brice dif­férente de celle de Bar­bra Streisand. Aus­si parce que la vraie Fan­ny Brice, en tant qu’artiste de scène (on ne sait guère autre chose d’elle), était l’une des pre­mières, elle était telle­ment pré­coce ; il n’existe que peu d’enregistrements d’elle ; on sait que son chant était beau seule­ment à tra­vers des torch songs comme « My Man ». Pour moi, c’est mon­tr­er au monde cette femme ; on ne sait pas tout d’elle et ce qui est mon­tré d’elle dans Fun­ny Girl n’est cer­taine­ment pas exact… dans les livrets tout est telle­ment enjo­livé ! Il n’en est pas moins vrai qu’elle a ouvert la voie et qu’elle a mis en place les fon­da­tions qui ont servi aux actri­ces comiques après elle, les chanteuses aus­si. Sans Fan­ny Brice, presque toutes les icônes que nous con­nais­sons n’existeraient pas. Donc c’est une belle chose que son héritage per­dure.

Être artiste, est-ce une voca­tion ?
Oui, je l’ai tou­jours voulu ! L’histoire de la petite fille qui grimpe sur la table pour chanter devant tout le monde, c’est moi ! Mes par­ents m’ont encour­agée depuis le très jeune âge. Comme j’ai gran­di à New York, j’avais beau­coup d’occasions pour voir des spec­ta­cles. J’étais une bonne élève, je savais que je devais étudi­er quelque chose d’autre, donc, quand je suis entrée à l’é­cole des arts Tisch de l’université de New York, j’ai obtenu un diplôme en jour­nal­isme, mais je n’avais pas vrai­ment l’intention d’en faire usage, sinon écrire un peu (rires). Mais ce qui est drôle, c’est que ça m’a tout de même aidée dans mon approche des réseaux soci­aux aujourd’hui, ou même dans les inter­views à la radio ou à la télé. J’ai eu un début de car­rière sim­i­laire à celui de Fan­ny Brice : on m’a dit « non » nom­bre de fois. Comme pour elle, je m’entendais reprocher par exem­ple : « vous ne vous fondez pas dans l’ensemble », « vous n’avez pas la bonne apparence », « vous êtes trop petite », « vous n’êtes pas assez mignonne », « mais vous êtes trop mignonne pour jouer la meilleure amie », « vous n’êtes pas assez blonde », « votre voix est très puis­sante, mais d’une manière très dif­férente de celles des autres, donc dif­fi­cile­ment inté­grable ». Ne pas se fon­dre dans la masse, c’est mer­veilleux dans la vie, mais dans les arts de la scène, cela peut être une vraie malé­dic­tion. Si vous êtes poly­va­lente, que vous pou­vez chanter en voix lyrique, en voix belt, en voix jazz… cela peut dérouter les gens qui vous font pass­er des audi­tions, car ils ont envie que vous cor­re­spondiez à ce qu’ils ont imag­iné. Et Fan­ny Brice ne cor­re­spondait jamais. Et moi non plus. J’ai donc une car­rière var­iée : je fais des con­certs avec des orchestres sym­phoniques, des dou­blages, de la scène aus­si bien sûr, mais sans jamais vrai­ment décrocher ce que je voulais. Donc je trou­ve Fan­ny, sa ténac­ité et sa cer­ti­tude absolue au sens où « si on me donne l’opportunité, alors j’y arriverai, je ferai en sorte que ça se réalise », je les retrou­ve dans ma vie si sou­vent, comme quand je veux audi­tion­ner pour quelque chose, mais qu’on ne me laisse pas entr­er ! Fan­ny Brice, elle passe en force, elle s’impose et elle obtient ce qu’elle est venue chercher. Voilà pourquoi je la respecte sincère­ment. Elle m’inspire chaque jour quand je monte sur cette scène. Et, quand le spec­ta­cle sera fini, j’emporterai avec moi un peu d’elle, en espérant que ça me ren­dra plus sûre de moi.

Vous avez par­ticipé à For­bid­den Broad­way [une revue off-Broad­way qui par­o­die en par­ti­c­uli­er les comédies musi­cales]. Quelle leçon en avez-vous tiré ?
C’est la meilleure école ! Je dois presque tout de ma car­rière pro­fes­sion­nelle à For­bid­den Broad­way. Et je vais pleur­er, car cer­taines des per­son­nes qui m’ont sélec­tion­née m’ont envoyé un gen­til mes­sage aujourd’hui. Pas­sion­née que j’étais du théâtre musi­cal, j’étais fascinée par ces artistes incroy­ables, deux hommes et deux femmes capa­bles de jouer n’importe quel rôle de Broad­way, sans se lim­iter à de l’imitation, mais avec la capac­ité et la poly­va­lence d’endosser tous ces rôles. Je me suis dit que ce devaient être les artistes les plus tal­entueux à New York, puisqu’ils pou­vaient faire tous les rôles de Broad­way dans un seul spec­ta­cle. Je suis donc allée voir toutes les pro­duc­tions, me suis procuré tous les albums – ça change à chaque sai­son – et ça a été l’une des péri­odes les plus folles, les plus fan­tas­tiques de ma vie. Je suis allée audi­tion­ner – il y a régulière­ment des audi­tions ouvertes dont on est mis au courant par des mag­a­zines –, j’ai fait la queue, il pleu­vait, je suis entrée avec des cen­taines d’autres ; ils ne recher­chaient même pas quelqu’un ; j’ai fait des imi­ta­tions d’eux, c’était d’ailleurs la pre­mière fois que j’imitais une per­son­ne en face d’elle ; je savais que je pou­vais le faire, mais j’étais un peu embar­rassée ; je ne pou­vais y croire, mais j’ai été engagée; et j’ai reçu d’excellentes cri­tiques en tant qu’imitatrice. Cela m’a per­mis de me faire con­naître du pub­lic en tant qu’imitatrice, de com­mencer à créer mes pro­pres spec­ta­cles, d’être invitée à me pro­duire ici ou là ; cela m’a ren­due meilleure en tant qu’artiste solo, plus créa­tive aus­si ; tout cela m’a aidée à être une meilleure artiste de scène, car le fait que je puisse avoir le tra­vail de mes rêves, le fait que je puisse men­er de front autant de choses, cela m’a ren­du plus mure en tant qu’artiste…

Mais, pour en revenir à votre ques­tion (je papote, je papote)… Quand on est dans un spec­ta­cle comme celui-là, c’est la par­faite for­ma­tion, car même si c’est petit et pas très glam­our (ça va vite et ça se passe dans une cave), vous devez mémoris­er beau­coup de choses très rapi­de­ment, car, par­fois, cer­tains événe­ments ont lieu dans la journée à Broad­way et on s’en sert le soir même. Il faut être dans l’actualité, appren­dre rapi­de­ment, vous adapter rapi­de­ment, chang­er de cos­tumes rapi­de­ment, chanter ou par­ler dans des styles très dif­férents, et vous devez avoir l’esprit d’équipe, car vous ne pou­vez pas être un acteur égoïste dans ce spec­ta­cle : vous devez pren­dre appui et rebondir sur tous les autres, vous devez tra­vailler en groupe. C’était donc une expéri­ence incroy­able pour moi. Et peu impor­tent toutes les for­ma­tions que j’avais accu­mulées précédem­ment ou toutes les scènes de théâtre que j’avais déjà foulées. J’étais la seule nou­velle quand je suis arrivée dans un groupe con­sti­tué, je n’en menais pas large, ils m’ont vrai­ment accueil­lie. À mes yeux, j’ai appris des meilleurs !

Com­ment avez-vous procédé pour entr­er dans le per­son­nage de Fun­ny Girl ?
Après avoir appris que j’avais le rôle – et m’être calmée ! –, bien sûr la pre­mière chose que je voulais faire était regarder le film, ma référence. Évidem­ment je l’ai revu d’un œil dif­férent. Le plus gros à faire, c’était de m’approprier le rôle, sans chercher à faire comme Bar­bra Streisand. Puis on m’a envoyé la musique et les par­ti­tions. Je con­nais­sais déjà cer­taines chan­sons, mais que je devais réap­pren­dre à ma pro­pre façon, pas comme quelqu’un qui les chante en con­cert, ou comme Bar­bra Streisand pour­rait les chanter, mais dans le con­texte du spec­ta­cle. Et il y a des chan­sons que je n’avais jamais chan­tées aupar­a­vant ; pour celles-là, c’était mer­veilleux, car je les abor­dais avec fraîcheur. Une quin­zaine de jours plus tard, on m’a envoyé le livret. Je ne pou­vais croire à quel point il est dif­férent du scé­nario du film. Notam­ment à quel point tous les autres per­son­nages sont des influ­ences pour Fan­ny et font d’elle ce qu’elle est, et vous emmè­nent de scène en scène tout au long du spec­ta­cle. Le film ne s’attarde pas sur ces per­son­nages. J’avais donc hâte de ren­con­tr­er les autres acteurs pour com­mencer à trou­ver ma manière de con­stru­ire le per­son­nage ; je savais que ce serait essen­tiel. J’ai mémorisé les très très nom­breux dia­logues, puis les paroles des chan­sons avant la musique. Puis, je suis rev­enue au point de départ. J’ai essayé de regarder à nou­veau le film, mais je n’ai pas pu dépass­er les vingt pre­mières min­utes : je l’aime encore, mais comme quelque chose à part, car il est trop dif­férent ; je me suis même un peu énervée car je ne com­pre­nais plus rien aux per­son­nages. J’aimerai le film jusqu’à ma mort, mais je ne peux plus le regarder. J’ai donc dû le met­tre de côté et trou­ver ma pro­pre voie. Et me voilà à Paris, devant vous. Gor­geous, isn’t it ? (rires)

Christi­na Bian­co et la troupe de « Fun­ny Girl » ©Julien Ben­hamou

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