Jacques Preiss, le nouveau Marius

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Si l'on considère tous les interprètes de Marius depuis la création française des Misérables, Jacques Preiss est sans nul doute le seul qui peut se targuer de piloter des long-courriers ! Parcours atypique pour ce jeune artiste qui va devoir mettre de côté son uniforme pour investir le premier grand rôle d'une carrière qui s'annonce prometteuse. Nous vous proposons plusieurs rendez-vous avec lui, au fil de la création du spectacle qui sera à l'affiche du Châtelet à partir du 22 novembre.

Quel est votre parcours ?
Dans mon cas, on ne peut pas véri­ta­ble­ment par­ler de voca­tion, mais de rêves qui s’ac­com­plis­sent. Parisien du XIIIe arrondisse­ment, je ne suis pas du sérail – mes par­ents sont pro­fesseurs de let­tres. Mon par­cours sco­laire tient du clas­sique : un bac série S suivi de deux ans de classe pré­para­toire sci­en­tifique à l’is­sue desquelles, en plus des con­cours d’é­coles d’ingénieur qui con­stituent la suite habituelle, j’ai passé celui de l’ENAC (École nationale de l’avi­a­tion civile) à Toulouse pour être pilote de ligne, pre­mier rêve per­sis­tant depuis mon enfance mais qui restait un peu comme impos­si­ble à réalis­er. J’ai été admis en 2012, j’ai suivi mes trois ans du cur­sus, et il se trou­ve que le dernier jour de ma for­ma­tion de pilote a coïn­cidé avec mon pre­mier jour au cours Florent !
Entre mes deux dernières phas­es de ma for­ma­tion de pilote je dis­po­sais de six mois off ; j’en ai prof­ité pour faire des choses dont j’avais envie sans avoir eu le temps de m’y con­sacr­er, le théâtre en fai­sait par­tie. Je me suis inscrit au stage d’en­trée « For­ma­tion de l’ac­teur » chez Flo­rent car je ne con­nais­sais pas d’autres écoles et j’ai été retenu. Je suis entré après la fin de ma for­ma­tion et, comme je n’avais pas encore de tra­vail en tant que pilote – j’é­tais instruc­teur dans un aéro­club , j’ai pu m’y con­sacr­er. La pos­si­bil­ité de gér­er mon emploi du temps m’a per­mis de me for­mer en choi­sis­sant les cours du soir de 19h30, trois fois par semaine, sans par­ler des répéti­tions avec les copains.
À la fin de la deux­ième année j’ai obtenu un poste d’in­struc­teur à Bis­car­rosse et ai donc dû quit­ter Paris. Dans la foulée, j’ai été embauché chez Easy Jet et j’ai dû démé­nag­er cette fois en Angleterre, lais­sant de côté le théâtre. Petit détail tech­nique con­cer­nant le pilotage : il ne faut pas imag­in­er que l’on est for­mé pour pilot­er tous les types d’avion. Quand vous inté­grez une com­pag­nie, vous devez pass­er une qual­i­fi­ca­tion – Air­bus pour Easy Jet. En effet, les types d’ap­pareil sont très dif­férents et exi­gent à chaque fois un appren­tis­sage pointu. J’ai pu revenir à Paris et ter­min­er le troisième mod­ule du cours Florent.

Et votre for­ma­tion en comédie musi­cale, dans tout cela ?
Durant cette troisième année en 2018, j’ai décou­vert la mise en place de la Classe libre de comédie musi­cale, en parte­nar­i­at avec Mogador. Je chan­tais pour moi, sans avoir pris de cours, depuis plusieurs années, en m’en­reg­is­trant, en réal­isant mes vidéos. Je ne com­po­sais rien, mon « réper­toire » était com­posé de repris­es pop rock, var­iété française… La danse était en revanche un prob­lème. J’ai pos­tulé et j’ai été pris. Le cur­sus de deux ans était con­sti­tué de qua­tre jours par semaine de cours, plus les répéti­tions, tout en sachant qu’au départ nous ne devions pas faire de spec­ta­cle… Nous en avons fait qua­tre ! Frédérique Fari­na, la direc­trice, appli­quait son principe, qui me con­ve­nait bien : tout axer sur la for­ma­tion plutôt que de pré­par­er des spec­ta­cles. Les hasards s’en sont mêlés et des choses se sont mis­es en place… Il m’a fal­lu jon­gler avec Easy Jet (j’ai posé tous les con­gés pos­si­bles pour ne pas rater une classe… au final j’ai été absent huit jours). Une chose est sûre, cette for­ma­tion fut une bifur­ca­tion, même si le théâtre en prose m’in­téresse tou­jours. Ce fut une aubaine folle que j’ai pu com­bin­er avec mon méti­er de pilote. Je n’avais pas la pres­sion de trou­ver un rôle immé­di­ate­ment, et j’ig­nore si j’au­rais eu le courage de tout miser sur le méti­er de comé­di­en. Cette dou­ble cas­quette m’a per­mis de ne pas lâcher.

Com­ment avez-vous décou­vert Les Mis­érables ?
Comme beau­coup, j’ai lu des extraits à l’é­cole. Le pre­mier con­tact avec la comédie musi­cale remonte à la Classe libre puisque nous avons inter­prété Les Mis­érables a cap­pel­la en ver­sion d’une heure. J’in­car­nais Jean Val­jean, un rôle très exigeant vocale­ment, et, sans instru­ment pour nous soutenir mais en trou­vant par nous-mêmes des har­monies de chœur, musi­cale­ment très com­plexe. Quant au pre­mier con­tact con­cret avec l’in­té­gral­ité du roman, cela date du con­fine­ment. J’ai prof­ité de ces mois de lib­erté pour lire cinquante pages par jour. C’est à mes yeux le plus beau livre que j’ai lu de ma vie. Je me suis retrou­vé embar­qué dans cette épopée qui me coupait du monde. Un pas­sage m’a mar­qué, qui ne se trou­ve pas dans la comédie musi­cale : le réc­it de la bataille de Water­loo, qui s’é­tend sur des dizaines de pages. Lors des deux dernières pages, Vic­tor Hugo décrit le champ de bataille avec une ombre qui se détache d’un homme qui détrousse les sol­dats morts. Il prend une bague d’un homme encore vivant qui croit être sauvé. Ils échangent leurs noms : Thé­nardier, Pont­mer­cy. Toute cette longue descrip­tion pour aboutir à la ren­con­tre entre Thé­nardier et le père de Marius.

Mais… en fait, mon pre­mier con­tact avec la comédie musi­cale est lié à l’au­di­tion pour la Classe libre. Nous avions à choisir par­mi une liste chan­sons. J’avoue que je n’avais aucune cul­ture de la comédie musi­cale, à part quelques films hol­ly­woo­d­i­ens de l’âge d’or que mon père m’avait mon­trés. Je ne me suis pas jeté sur un air en par­ti­c­uli­er parce qu’il aurait cor­re­spon­du à mon musi­cal favori. De manière prag­ma­tique, j’ai écouté les titres et le dernier de la liste pour bary­tons, « Seul devant ces tables vides », me touche, je le choi­sis. Jamais je n’au­rais pu imag­iné que six ans après, je le présen­terais lors du show­case pour le spec­ta­cle au Châtelet !

Les Mis­érables a cap­pel­la, Classe libre du cours Florent

Com­ment s’est déroulée votre audi­tion pour le spectacle ?
Ce fut rocam­bo­lesque et long, comme pour beau­coup de mes cama­rades. Voilà env­i­ron un an, j’ai demandé autour de moi si des audi­tions étaient prévues pour le rôle de Mar­ius. On me répond qu’il est attribué. Durant le spec­ta­cle de Noël à Dis­ney l’hiv­er dernier, en dis­cu­tant avec les copains, je décou­vre que les audi­tions sont de nou­veau ouvertes. J’en­voie donc un cour­riel au Châtelet, leur réponse arrive dans mes spams, heureuse­ment ils me relan­cent et me deman­dent une vidéo de « Seul devant ces tables vides ». Le lende­main je reçois une propo­si­tion d’au­di­tion. Je devais pré­par­er, en plus de cette chan­son, l’air avec Épo­nine après le casse de la rue Plumet, « Le Cœur au bon­heur », et la fin de « Dans ma vie ». Je ren­con­tre donc une dizaine de Mar­ius poten­tiels et ceux qui passent avant moi revi­en­nent assez vite, après avoir chan­té le pre­mier titre. J’en­tre dans la salle et je com­prends « On vous écoute pour votre âge » alors qu’il m’a été dit « On vous écoute pour votre air ». Mon cerveau m’a rap­pelé in extrem­is la bonne ques­tion. On me demande d’in­ter­préter les qua­tre airs… Je con­sid­ère cela comme un signe encour­ageant. L’après-midi on me pro­pose d’être la dou­blure Mar­ius et d’in­té­gr­er l’ensem­ble, ce que j’ac­cepte illi­co, je suis aux anges. On me prévient qu’il faut toute­fois atten­dre la val­i­da­tion défini­tive par Cameron Mack­in­tosh. Quelque temps plus tard, on me pro­pose une ses­sion de tra­vail avec Ladis­las Chol­lat et Claude-Michel Schön­berg – ce dernier n’é­tait pas présent à l’au­di­tion. Je me pré­pare comme une audi­tion, on ne sait jamais. J’ar­rive en avance, on me demande de venir illi­co pour chanter avec Océane Demon­tis qui devait par­tir vite. Comme pris au dépourvu, nous com­mençons par « Le Cœur au bon­heur ». Claude-Michel m’in­ter­rompt pour me dire : « Je vous vois entr­er, je me dis qu’il est pas mal, ce gars. Mais je m’at­tends à une mar­mite d’eau bouil­lante, et j’ai un bol d’eau chaude. » Je reprends, il se mon­tre encour­ageant. Pour la mort d’Épo­nine, je me trou­ve avec Océane, tous deux debouts devant le pupitre, alors qu’elle est cen­sée être dans mes bras. Le con­seil sal­va­teur de Claude-Michel nous libère : « Il faut un con­tact, jouez ! », ce que nous faisons. Je me sou­viens qu’il se passe quelque chose grâce à ma parte­naire. En fait nous avions le sen­ti­ment d’avoir dépassé l’au­di­tion pour avoir la sen­sa­tion de jouer véri­ta­ble­ment. Claude-Michel dit à la fin : « C’est très bien. » Je ter­mine par « Seul devant ces tables vides », dirigé par Ladis­las. Tout se ter­mine, je suis plutôt con­tent, mais sans cer­ti­tude. Un mois après, je n’avais aucune nou­velle pré­cise. Avec Océane nous envoyons un cour­riel. De mon côté, je suis con­fir­mé comme dou­blure, elle est en attente de val­i­da­tion. Le tit­u­laire de Mar­ius me dit qu’il n’est plus validé. Quelques jours plus tard, Sophie Pelti­er me laisse un mes­sage et m’in­forme que je suis choi­sis et « validé » pour inter­préter Mar­ius. Immense bon­heur dû en par­tie au hasard et à la chance : si je n’avais pas dis­cuté lors des représen­ta­tions chez Dis­ney, je ne serais pas là !

Dans quelle mesure vos apti­tudes de pilote vous ser­vent sur scène ?
Bien enten­du, il n’est pas pos­si­ble de com­par­er les deux métiers, les points com­muns sont loin d’être évi­dents. Toute­fois, la ges­tion de l’im­prévu en est un. Dans un avion, en cas de panne, il faut savoir réa­gir sans per­dre tes moyens. Sur scène il se passe aus­si sou­vent des choses imprévues. Aus­si peut-être la capac­ité de pass­er à autre chose après ce genre d’in­ci­dent. Savoir rebondir, sans aban­don­ner. Par exem­ple sur l’au­di­tion où l’on peut être par­fois bous­culé, j’ai appris à ne pas pren­dre à cœur les remar­ques qui pour­raient être désta­bil­isantes. Et puis avoir ces deux pas­sions, l’aéro­nau­tique et le théâtre, me per­met aus­si de vivre cette part artis­tique sans être stressé par avoir du tra­vail. Cela con­stitue une chance, celle de pos­tuler aux spec­ta­cles aux­quels j’ai vrai­ment envie de par­ticiper. En con­trepar­tie d’autres ont peut-être une ténac­ité plus grande que moi… Et encore, quand je vois com­ment j’é­tais en arrivant à l’au­di­tion, ça va !

L’En­fant qui cri­ait au loup, créa­tion effec­tuée après la for­ma­tion à la Classe libre

Vous vous pré­parez pour les répétitions ?
Elles débu­tent fin sep­tem­bre et dureront un mois et demi, ce qui n’est pas courant. En atten­dant, je con­tin­ue à vol­er. Depuis 2020 je suis chez Air France, en pas­sant chez Transavia en moyen cour­ri­er ; sur long-cour­ri­er depuis 2023. Le mois de vacances en août va être mis à prof­it pour tra­vailler mes par­ti­tions. Nous avons déjà tra­vail­lé, d’une part, sur le show­case et, d’autre part, sur l’en­reg­istrement de l’al­bum. Nous sommes en mai, j’ai telle­ment hâte de débuter, de tra­vailler avec les parte­naires for­mi­da­bles, tous ces pro­fils vocaux si dif­férents… Je pense que nous allons vivre des choses extra­or­di­naires, nous fer­ons notre max­i­mum pour les trans­met­tre au public.

La troupe des Mis­érables au show­case des Mis­érables , le 29 avril 2024
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