Oliver Twist (Critique)

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D’après l’œuvre de Charles Dick­ens.
Auteurs : Christo­pher Christo­pher & Shay Alon.
Mise en scène : Ladis­las Chol­lat.
Choré­graphes : Avichai Hacham & Emmanuelle Roy.
Cos­tu­mi­er : Jean Daniel Vuiller­moz.
Con­cep­teur lumière : Alban Sauvé.
Assis­tant mise en scène : Eric Sup­ply.

Spec­ta­cle en français, sur­titré en anglais.

Lon­dres. XIXème siè­cle. Oliv­er Twist a 15 ans. Échap­pé d’une mai­son de redresse­ment puis d’une famille de croque-morts qui l’achète pour une bouchée de pain, il part à la recherche d’une famille qu’il pense per­due…
En ville, il ne fait pas bon vivre sans pro­tec­tion, ni toit, ni argent. Enrôlé par une bande de voleurs aux mœurs dou­teuses, Oliv­er y est nour­ri et vêtu en échange de quelques tours de passe-passe que le vieux Fagin, pin­gre et stratège, lui inculque.
Dick­ens, jeune voleur espiè­gle et rusé, et Nan­cy, demoi­selle au grand cœur, lui appor­tent aide et sou­tien dans sa quête de famille. Après une arresta­tion pour un vol qu’il n’a pas com­mis, Oliv­er fait la con­nais­sance de M. Brown­low, un vieil homme riche qui a pour seule com­pag­nie sa ser­vante, Rosa. Cette ren­con­tre pour­rait bien chang­er sa vie à jamais… À la force de ses rêves, il a changé son des­tin.

Notre avis (écrit en 2016) : Des mélodies inter­prétées en direct, au fil d’une œuvre de théâtre, un rythme soutenu, des artistes com­plets… L’on avait presque oublié ces dernières années, en France, sur quoi repose un grand spec­ta­cle musi­cal, digne de ce nom. Cer­tains même n’y croy­aient plus… Et voilà qu’Oliver Twist a sur­gi. Et qu’il est étince­lant.
Créa­tion orig­i­nale et inédite, ce spec­ta­cle –muri dis­crète­ment depuis un an et demi- est d’un niveau rarement vu à Paris, tant il réu­nit, sans la moin­dre fausse note, tous les élé­ments d’un musi­cal de Broad­way et une dis­tri­b­u­tion de très haute volée. A en faire pâlir beau­coup.
C’est sur la scène de la salle Gaveau, ‑qui accueille pour la pre­mière fois un spec­ta­cle musi­cal- que se déroulent les péripéties du jeune orphe­lin à la recherche de son père, tirées du chef d’œuvre de Dick­ens. Et d’emblée, dès l’ouverture, la qual­ité est là. Qui ira crescen­do. La par­ti­tion accroche l’oreille, le jeu des comé­di­ens accroche le regard, et le pub­lic est embar­qué. D’abord à l’orphelinat, puis dans les rues de Lon­dres, dans le repaire de Fagin enfin, où Oliv­er a été recueil­li. Chaque tableau est un régal, chaque scène, une nou­velle émo­tion. Entre rires et douceur. Fidèle aux dif­férents univers du réc­it, le par­al­lèle entre la pau­vreté crasse des bas-fonds de Lon­dres et la douce quié­tude d’un apparte­ment bour­geois est for­mi­da­ble­ment mis en scène. Trappes et décors en hau­teur per­me­t­tent de pass­er instan­ta­né­ment d’une séquence à l’autre, trans­for­mant le temps clin d’œil, l’atmosphère et les sen­ti­ments. Que quelques pro­jec­tions com­plè­tent minu­tieuse­ment. La finesse de cette mise en scène, astu­cieuse et jamais vue n’est pas le fruit du hasard. Elle est signée Ladis­las Chol­lat. L’homme de Résiste a une fois de plus rem­pli son pari : le spec­ta­cle est partout sur scène, les choré­gra­phies sont bien inté­grées, les atti­tudes sont étudiées, le rythme est tenu, qui alterne joyeux cho­rus, numéros dan­sés et solo émou­vant. Chol­lat attrape le pub­lic et le tient en haleine jusqu’au dénoue­ment. Ini­ti­a­teur du pro­jet, (avec Christo­pher Delarue, auteur du livret) Shay Alon a com­posé des mélodies rich­es et var­iées, jouées en direct par six musi­ciens. Autour d’un thème récur­rent, dans la plus pure tra­di­tion de Broad­way, ses com­po­si­tions et les titres pren­nent naturelle­ment leur place par­mi le réc­it, respec­tant là aus­si les codes des musi­caux anglo-sax­ons… « C’est une belle journée » fait swinguer le deux­ième acte, « Fas­toche » est franche­ment un clin d’œil au cabaret et « Ce qu’il faut faire » inter­prété par le jeune héros sous des flo­cons de neige est poignant.

Cette scéno­gra­phie habile et ces mélodies for­mi­da­bles ne seraient rien sans la dis­tri­b­u­tion de choc d’Oliver Twist. Et le niveau de cette troupe est peut-être ce qui est le plus remar­quable. Rarement cast aura été à ce point impres­sion­nant. Omniprésents –cha­cun occu­pant plusieurs rôles, tous sont sai­sis­sants de justesse et de con­vic­tion dans leur jeu comme dans leur voix. Aucun ne sem­ble sec­ondaire, aucun n’est présent à moitié. A l’inverse, tous chantent, dansent et inter­prè­tent avec un égal tal­ent et une réelle aisance. Ils n’occupent pas la scène, ils la font vivre. Dans des rôles hauts en couleur, ciselés pour cha­cun, tout droit sor­tis de cette Angleterre du début du 19ème siè­cle. Une fois n’est pas cou­tume, tous se doivent donc d’être cités : Arnaud Léonard, Cather­ine Aron­del, Gilles Vajou, Jeff Brous­soux, Hervé Lewandows­ki, Mari­na Pan­gos, Sébastien Val­ter, Théa Anceau, Jen­nifer Barre, Juli­ette Behar, Xavier Ecary, Lucile Bour­don. A leurs côtés, le trio Prisca Demarez, David Alex­is et Benoit Cau­den atteignent sans doute avec leur per­son­nage un niveau de per­for­mance inédit, se hissant, par leur tal­ent, à la hau­teur des plus grands. Ils entourent Nico­las Motet dont c’est le pre­mier grand rôle sur scène. Tout juste âgé de seize ans, le jeune chanteur est l’Oliver Twist rêvé de Dick­ens. A l’aise du début à la fin, il signe une entrée vocale­ment fra­cas­sante dans le théâtre musi­cal.
Ajouterons-nous enfin, mais est-ce néces­saire, com­bi­en les moin­dre détails de ce spec­ta­cle sont soignés à l’extrême : les cos­tumes sont superbes, le maquil­lage et les acces­soires sont plus vrais que nature, les gestuelles pré­cis­es, les effets visuels ingénieux. Rien n’est lais­sé au hasard.

Pas de hasard, beau­coup de pré­ci­sions, de qual­ité et de tal­ents. Voilà sur quoi repose un très grand spec­ta­cle musi­cal, comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. Oliv­er Twist en est un, et c’est un événe­ment. Tout sim­ple­ment.