Variété

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Théâtre du Rond-Point – 2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris.
Du 9 au 27 mars 2002 à 20h30.
Renseignements et réservations sur le site du Théâtre du Rond-Point.

« J’aime bien le mot rencontre. »

Un stu­dio, l’ORTF des années soix­ante, un piano, deux chais­es. L’intervieweuse élé­gante, talons chics et argen­tés, pan­talon crème et cin­tré, pour­suit sur quinze ans un entre­tien avec Véroni­ka, d’abord icône des yé-yé, inter­prète folk à la française, bien­tôt star oubliée. Un pianiste les accom­pa­gne et enchante chaque ren­dez-vous. Trois clowns déli­cats par­tent à l’aventure de la France de Bar­bara et de Marie Laforêt, de la guerre d’Algérie, des droits des femmes et de Mai-68. Var­iété s’inspire des ren­con­tres mythiques de Denise Glaser, ani­ma­trice de l’émission « Dis­co­ra­ma », éjec­tée en 1975 par Gis­card d’Estaing. C’est une rêver­ie heureuse dans les courants et l’histoire du pays, via un grand art en mode mineur et ses vedettes : la var­iété, pop­u­laire ou engagée, et les traces joyeuses qu’elle laisse dans les mémoires, éclats de bijoux indélébiles.

Notre avis : Pour qui n’a pas con­nu l’ère Glaser, Var­iété déploie le charme d’une époque révolue et sa séduc­tion suran­née. Dans les décen­nies 60 et 70, à des années-lumière de la télé-réal­ité et de son indi­gence ver­bale qui s’im­poseront plus tard, le « poste » pro­po­sait une langue châtiée, un rythme dans la dic­tion, des échanges policés. Cette élé­gance, qui s’in­car­ne aus­si dans une féminité assumée et des tenues chic, sert de cadre à des entre­tiens – des « ren­con­tres », préfère dire l’animatrice – avec une chanteuse, sorte d’hybride entre France Gall, Mireille Matthieu, Sheila, Françoise Hardy, Sylvie Var­tan… mais les fan­tômes de Marie Laforêt et Bar­bara rôdent aus­si. On suit l’évolution de cette jeune artiste de la généra­tion yé-yé, depuis sa révéla­tion au con­cours de l’Eurovision jusqu’à une douloureuse déca­dence, quinze années plus tard. Dans ces moments des­tinés à être dif­fusés, on par­le musique, célébrité, car­rière… Denise, par ses ques­tions, mais aus­si par ses silences, pousse son invitée à se livr­er. Hors caméra, ce sont d’autres ren­dez-vous, d’autres émo­tions encore : entre l’interprète et son com­pos­i­teur amoureux, entre la présen­ta­trice et ses dis­ques, entre la femme et son mal de vivre… Les événe­ments de l’histoire d’alors s’invitent égale­ment, de loin : le sou­venir de la Shoah, la guerre d’Algérie, Mai-68, l’élection de Giscard…

Au cours de cet arc nar­ratif, de la pre­mière émis­sion en 1959 jusqu’à la dernière en 1974, le pub­lic s’im­merge con­fort­able­ment dans l’intimité de per­son­nages, certes révo­lus, mais dont on recon­naît aujourd’hui les avatars. Le spec­ta­cle ne cède pas à la nos­tal­gie d’un « c’était mieux avant », mais pro­pose plutôt un regard amusé, atten­dri et respectueux sur toute une pro­duc­tion musi­cale que l’on qual­i­fiera, selon le cas, de hon­teuse, de kitsch ou de culte, et une façon de con­sid­ér­er cet art de la var­iété – un syn­onyme de « bigar­ré », nous indique-t-on en début de spectacle.

L’humour absurde de plusieurs répliques par­lées côtoie plaisam­ment la moquerie de chan­sons aux paroles volon­taire­ment ridicules, car, comme il est dit : « Ce ne sont pas les meilleures chan­sons qui nous racon­tent le mieux. » En revanche, cer­tains moments pèchent par des dia­logues un brin paresseux, une écri­t­ure moins ryth­mée, ou versent dans un délire fourre-tout un peu brouil­lon, et moins per­ti­nent – on s’interroge, par exem­ple, sur le sens de con­vo­quer un extrait sonore de la Tosca de Puccini.

Sur la scène, Sarah Le Picard, égale­ment l’au­teure de la pièce, inter­prète intel­ligem­ment une Denise à la fois puis­sante et vul­nérable, pas­sion­née et résignée. Flo­rent Hubert passe avec naturel de son tabouret de pianiste un rien soumis aux lumières qui récom­pensent le suc­cès du com­pos­i­teur tran­si. Et Anne-Lise Heim­burg­er opère avec brio sa méta­mor­phose, du papil­lon can­dide qui apprend à vol­er jusqu’à son pétage de plomb, les ailes brûlées.

Le spec­ta­cle se con­clut en nous rap­pelant qu’un diver­tisse­ment a pour objet de détourn­er notre esprit. De fait, en ravi­vant un héritage artis­tique et en rap­pelant l’in­flu­ence de toute une époque, Var­iété offre une plongée diver­tis­sante et pleine de charme dans la mémoire col­lec­tive. Il inter­roge aus­si : à quoi ne faut-il pas penser ?

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