Caroline Loeb : « Sagan m’a autorisée à parler de moi-même. »

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La chanteuse poursuit son spectacle parisien. Elle sera sur la scène de l’Archipel le 30 décembre et les premiers jours de janvier 2020 pour « se chanter et se raconter ».

Avant d’aborder votre spec­ta­cle Chiche !, revenons sur ce très bel album Comme Sagan, sor­ti l’année dernière. Com­ment est-il né ?

J’ai com­mencé à jouer le spec­ta­cle Françoise par Sagan, inspiré de ses inter­views, et un copain m’a envoyé un dou­ble cof­fret de chez Frémeaux avec des chan­sons de Sagan. Un temps j’ai mis ce disque de côté… Le spec­ta­cle pre­nait avec le pub­lic et avec la cri­tique, et tout d’un coup je me suis dit : « Sagan ? Des chan­sons ? » Je suis rev­enue dessus. J’ai alors décidé de faire un album. Il est vrai­ment dans la lignée du spec­ta­cle.

Com­ment l’avez-vous com­posé ?
C’est un mélange de choses. Il y a d’abord une chan­son dont Sagan a écrit les paroles, « Sans vous aimer », inter­prétée à l’époque par Juli­ette Gré­co. Il y a aus­si deux textes d’elle : « Maisons louées » et « Bon­jour New York » mis en musique par Wladimir Anselme et Jean-Louis Piérot ; et le reste, ce sont des titres que j’ai écrits ou coécrits ou fait écrire ! J’ai don­né à Pas­cal Mary, qui m’avait déjà fait des chan­sons pour le spec­ta­cle George Sand, ma vie, son œuvre, une phrase extraite de Françoise par Sagan, « Si on est un tant soit peu sen­si­ble, on est écorché par tout, et tout le temps. », et il m’a offert « À tout l’on s’écorche » qui, pour moi, est un bijou. Sur « On ne sait jamais ce que le passé nous réserve », j’étais très heureuse de retrou­ver Pierre Gril­let, mon coau­teur de « C’est la ouate », pour jouer avec cette phrase à tiroir de Sagan qui était dans le spec­ta­cle. « Tox­ique », je l’ai écrite seule. C’est le titre d’un des livres de Sagan dans lequel elle racon­te sa cure de dés­in­tox­i­ca­tion à Garch­es. Cela m’a plu de faire quelque chose d’un peu « gains­bourien » avec les rimes en ic, en ix, comme Gains­bourg avait fait les rimes en ex pour Françoise Hardy. La réal­i­sa­tion de l’album par Jean-Louis Piérot, l’acolyte d’Etienne Daho depuis 30 ans, est mag­nifique ; il a réus­si à faire cohab­iter des choses très dif­férentes…

Venons-en à votre spec­ta­cle Chiche ! Ce qui frappe, c’est que les chan­sons de l’album dont nous venons de par­ler pren­nent un autre sens et sem­blent par­ler de vous…
Tout à fait. Je voulais faire enten­dre ces chan­sons sur scène, parce que j’adore ces moments de con­tact avec le pub­lic et j’ai cher­ché, à chaque fois, à con­necter les chan­sons à des choses per­son­nelles, des moments de ma vie. En vérité, le spec­ta­cle Françoise par Sagan comme l’album par­lent d’elle autant que de moi. Le point de départ, c’est Sagan, mais le point d’arrivée, ce sont des choses intimes, pro­fondes, des choses qui me touchent sur la mort, sur le temps, sur la lit­téra­ture… Sagan m’a fait un cadeau incroy­able : elle m’a finale­ment autorisée à par­ler de moi-même. Elle m’a autorisée à racon­ter enfin des choses de ma vie que je n’osais pas racon­ter avant, je n’étais pas sûre que ça intéresserait les autres. Et en fait, c’est l’in­verse, cela touche vrai­ment… et des gens de tous les âges.

Sur scène, vous ne reprenez que deux chan­sons de vos anciens albums, et tout le reste est extrait de ce dernier album. Vous n’avez pas envie de faire un con­cert avec vos anciens titres ?
Il y a un petit bout de « C’est la ouate », parce que j’avais envie de m’amuser avec, et « Crime par­fait » de l’album précé­dent, c’est tout. Le reste, en effet, c’est l’album Comme Sagan. L’objet du spec­ta­cle était vrai­ment de chanter cet album-là. Ce qui me plaît, c’est le côté music-hall, cabaret… racon­ter des choses et après, chanter des chan­sons… Ce qui m’amuse, c’est de pass­er d’un épisode un peu trash sur les strip-teas­es forains qui se ter­mi­nent par « ils pou­vaient pas crier à poil parce que je l’étais déjà » à « À tout l’on s’écorche », et faire des espèces d’ascenseurs émo­tion­nels. Je pense que c’est sur les fragilités, sur les con­trastes que l’on touche les gens. Quand on les a fait rire sur un sujet, ils sont ouverts et là, on peut les cueil­lir en allant sur quelque chose au bord du gouf­fre… Mais faire un con­cert et unique­ment chanter ? Je ne vois pas l’intérêt pour moi !

Vous avez pour­tant de très belles chan­sons sur vos albums précé­dents comme « Vagues » ou « Accoin­tances », d’autres très drôles comme « L’Aboureuse » ou « L’Éponge »
« C’est la ouate » n’est pas drôle en vérité. Tout le monde a pen­sé que c’était drôle et sexy, ça ne me gêne pas ; les gens perçoivent les choses comme ils veu­lent, mais pour moi, c’est un texte plutôt noir. Dans le troisième cou­plet, j’ai écrit : « amour par terre, et som­nifères » ; il n’y a pas franche­ment de quoi se taper sur les cuiss­es de rire… C’est une chan­son sur un retour de fête de quelqu’un qui est dépres­sif ! C’est un peu un malen­ten­du… comme « Mar­cia Baïla ». Cette chan­son, dès qu’on l’entend, et moi la pre­mière, on se lève et on danse, il y a une énergie de dingue, mais c’est quand même une chan­son sur la mort.

Trois musi­ciens vous accom­pa­g­nent sur scène. C’est la pre­mière fois que vous êtes aus­si nom­breux ?
Oui. J’ai une chance incroy­able d’avoir Stéphane Corbin, Yor­fela et Ben­jamin Cor­beil avec moi. Ils sont vrai­ment excep­tion­nels, non seule­ment comme musi­ciens, mais comme per­son­nes. Avec eux, tout passe. On peut se van­ner sur tout ! Ce qui fait que sur scène, je me sens extrême­ment libre et vrai­ment accep­tée dans tout ce que je peux dire de plus trash, de plus gon­flé… c’est très agréable ! Ils sont mon pre­mier pub­lic et sont vrai­ment avec moi… et je crois que le pub­lic le ressent.

Vous avez dirigé à plusieurs repris­es des femmes seules en scène (Judith Magre, Isabelle Alon­so, Lio, Vik­tor Laz­lo, Car­o­line Mon­tier…), vos spec­ta­cles par­lent de Françoise Sagan, Mist­inguett, George Sand, Tal­lu­lah Bankhead… Êtes-vous une artiste fémin­iste ?
J’ai mis en scène des hommes aus­si : Michel Her­mon dans cinq spec­ta­cles, les mecs du Weep­er Cir­cus… Mais évidem­ment, le pro­pos fémin­iste est quelque chose qui me touche beau­coup. Tout ce que je fais depuis des années est autour de femmes libres, de femmes fortes, de femmes qui réin­ven­tent une place de femme dans le monde. Défendre Mist­inguett, Sagan ou George Sand, c’est une évi­dence parce qu’elles m’ont per­mis de grandir comme artiste et comme femme. Mar­lène Diet­rich, Joséphine Bak­er, Mae West… j’ai tout un pan­théon de super copines… ce sont des femmes qui per­me­t­tent de se dire : c’est ce genre de place qui me plaît et je peux exis­ter dans le monde à ce genre de place… Mais je peux dire aus­si que les romans Le Cha­grin de Lionel Duroy ou Mars de Fritz Zorn ont résol­u­ment changé ma vie… Per­son­nelle­ment, je ne crois pas à une écri­t­ure fémi­nine ou à un regard féminin, je crois qu’il y a des gens qui ont du tal­ent et des gens qui n’en ont pas. Je pense que des femmes peu­vent avoir un rap­port très vir­il au monde et à l’écriture, et des hommes des sen­si­bil­ités très féminines. Les deux m’intéressent. Dorothy Park­er, qui a été mon idole quand j’avais vingt ans, a une écri­t­ure au scalpel, au vit­ri­ol… c’est noir, c’est bril­lant, c’est très drôle, j’ai envie de dire : c’est pas de l’écriture de gonzesse ! Et Proust, c’est une sen­si­bil­ité à fleur de peau qu’on pour­rait dire aus­si fémi­nine…

Vous avez fait beau­coup de choses très dif­férentes, vous êtes une touche-à-tout. Y a‑t-il encore un domaine dans lequel vous ne vous êtes pas aven­turée et vers lequel vous aimeriez aller ?
J’ai un vieux rêve : met­tre en scène de l’opéra. Je suis dingue d’opéra. Comme je le dis­ais dans le spec­ta­cle, je me shootais à Ver­di et à Mozart quand j’étais petite. L’opéra m’a scotchée, col­lée au pla­fond. J’adorerais en met­tre en scène.

Quels sont vos pro­jets ?
Écrire. Sur Face­book, la page con­sacrée au Palace a pub­lié une pho­to de moi à une fête en 78. J’ai passé dix ans de ma vie là-bas ! Je l’ai repostée sur Insta­gram — c’est aus­si un clin d’œil au spec­ta­cle — et quelqu’un que je ne con­nais pas m’a écrit : « Pourquoi vous ne racon­teriez pas vos années 80 ? » Je me suis dit que c’était une très bonne idée… J’ai des choses à dire sur ces fameuses années 80 qui font telle­ment fan­tas­mer les gens, mais ce n’était pas que pail­lettes et boule tan­go ! C’est vrai que j’ai déjà écrit sur cette époque, mais c’était un beau livre avec des pho­tos, et quelques anec­dotes. Là, l’idée ça va être de creuser plus sur ce que j’ai vécu, de vrai­ment racon­ter…

C’est pour quand ?
Je dois com­mencer à écrire tout à l’heure… (rires) Le livre est fait, je n’ai plus qu’à l’écrire, comme dis­ait Flaubert !

Chiche ! au théâtre de l’Archipel les 30 décembre 2019, 2 et 3 janvier 2020 à 21 h ainsi que le 4 janvier à 16 h et 21 h.
Réservations sur www.larchipel.net

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