Les Vivants et les Morts

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2002

Théâtre du Rond-Point – 2bis, avenue Franklin-D.-Roosevelt, 75008 Paris.
Du 14 au 26 février 2023.
Renseignements et réservations sur le site du Théâtre du Rond-Point.

« Je ne chante pas, je ne sais que crier ! »
L’usine ferme, unique source d’emplois de cette région de l’Est. Rudi et Dal­las affron­tent les voy­ous en cos­tume-cra­vate, les cyniques et autres casseurs d’humanité. Mais ici, au cœur de la frac­ture, on danse, on chante et on revit. François Morel écrit les paroles des chan­sons, musiques signées Hugues Tabar-Nou­val, dans une fresque épique, politi­co-joyeuse portée par Gérard Mordil­lat, auteur du roman en 2005, Les Vivants et les Morts, réal­isa­teur de la série du même nom dif­fusée sur Arte et France 2 en 2010. Huit comé­di­ens-chanteurs dont deux musi­ciens en live et une chorale incar­nent les révoltes des indignés dans un con­flit social explosif et musi­cal, à la fois jazz et pop, tra­ver­sé par des élans de vital­ité et une fab­uleuse his­toire d’amour.

Notre avis : Dans une usine imag­i­naire, dont on ne con­naît mal­heureuse­ment que trop d’ex­em­ples réels qui ont pu l’in­spir­er, la spi­rale cap­i­tal­iste s’en­clenche. Les action­naires étrangers sont déçus des résul­tats. Sur place, le patron cherche à lim­iter les con­séquences sociales. En vain : les licen­ciements com­men­cent. Les tra­vailleuses et les tra­vailleurs se mobilisent, font grève. Pen­sant s’as­sur­er un futur, cer­tains « jaunes » acceptent de négoci­er avec la direc­tion. On annonce des sub­ven­tions, on livre de nou­velles machines. Pour­tant, ça ne suf­fit pas : l’u­sine devra fer­mer. Les ouvrières et les ouvri­ers se ressoudent, résis­tent et mus­cle­nt leur révolte. L’af­fron­te­ment con­tre les forces de l’or­dre vire au drame. La jus­tice – pas tou­jours juste – punit les plus dému­nis. Mais la lutte continuera.

Pho­to de la production

Dans ce fait divers politi­co-social anx­iogène – on est à mille lieues de The Paja­ma Game –, des per­son­nages de chair et de sang se débat­tent, des hommes et des femmes qui s’ai­ment pleine­ment, se dis­putent bruyam­ment, se trahissent, doutent d’eux-mêmes : des petites his­toires du quo­ti­di­en, de banales pas­sions pris­es dans un cat­a­clysme qui les dépasse, les rav­age. Dans son inten­tion de dress­er des por­traits réal­istes et d’en­voy­er un mes­sage fort, le livret, par ailleurs bien con­stru­it, s’en­com­bre par­fois de détails ou de car­i­ca­tures qui nous ont paru inutiles.

Pho­to de la production

L’idée qu’a eue le com­pos­i­teur Hugues Tabar-Nou­val d’adapter en théâtre musi­cal le roman de Gérard Mordil­lat appa­raît comme une évi­dence. On con­naît le pou­voir de la musique à exac­er­ber les sen­ti­ments, à décu­pler les émo­tions, à ren­dre sup­port­able une tragédie, à insuf­fler de la joie dans la mis­ère, à ren­dre le cri plus audi­ble. Les mélodies en par­lé-chan­té sont tail­lées pour des voix bien tim­brées. Au piano, où se relaient Camille Demoures et Esther Bas­ten­dorff, s’a­joutent les sax­o­phones, flûte, per­cus­sions… de Hugues Tabar-Nou­val – tous trois égale­ment pro­tag­o­nistes de l’ac­tion. Cette var­iété des instru­ments imprime indé­ni­able­ment une richesse des ambiances et de rythme. Un chœur assis en fond de scène, masse silen­cieuse ou inquié­tante la majorité du temps, vient ampli­fi­er la protes­ta­tion qui prend alors des allures d’Inter­na­tionale.

Pho­to de la production

On retrou­ve dans les paroles de François Morel la veine qui nour­rit ses sketch­es ou ses chroniques. Le martèle­ment par l’anaphore, une poésie douce-amère, une per­spec­tive ironique de la sit­u­a­tion, la justesse du mot, don­nent à ses textes ciselés une vibra­tion en par­faite adéqua­tion avec l’e­sprit mil­i­tant des per­son­nages, en par­ti­c­uli­er dans un émou­vant plaidoy­er pour les mains du tra­vailleur, chan­té par un ouvri­er sénior attaché à son usine comme à sa vie et aux com­pé­tences recon­nues de tous, pour­tant vic­time du dégraissage.

Pho­to de la production

Sur la scène plutôt réduite de la salle Tardieu du Rond-Point, la vivante mise en scène joue intel­ligem­ment sur les effets de masse et un engage­ment physique des acteurs prin­ci­paux, ain­si que sur des lumières ingénieuses qui con­tribuent à des tableaux sai­sis­sants. Les comédien·ne·s déploient tou·te·s une énergie et une sen­si­bil­ité for­mi­da­bles. Quelques gags ou bons mots s’in­sèrent ici ou là, mais l’at­mo­sphère est som­bre, l’amer­tume pal­pa­ble, comme devant cet action­naire alle­mand au pardessus noir et aux allures d’hyène dont l’é­ma­na­tion poly­céphale réclame plus de prof­it. Mais poussée par l’e­spoir de ce qui est impos­si­ble peut devenir pos­si­ble – « Je ne suis pas assez riche pour être dés­espéré », entend-on dans la pièce –, la reven­di­ca­tion du droit à rester digne sait bris­er le qua­trième mur pour inter­peller les con­sciences, touch­er le pub­lic et lui rap­pel­er ce qu’est la réal­ité, une réal­ité qui dure depuis trop d’an­nées – le livre Les Vivants et les Morts date de 2005 – et s’est même aggravée.

©Regard en Coulisse
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