La Grande Magie

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Sortie dans les salles le 8 février 2023.

France, les années 20. Dans un hôtel au bord de la mer, un spec­ta­cle de magie dis­trait les clients désœu­vrés. Mar­ta, une jeune femme mal­heureuse avec son mari jaloux, accepte de par­ticiper à un numéro de dis­pari­tion et en prof­ite pour dis­paraître pour de bon. Pour répon­dre au mari exigeant le retour de sa femme, le magi­cien lui met entre les mains une boîte en lui dis­ant qu’elle est à l’intérieur. Cepen­dant il ne doit l’ouvrir que s’il a absol­u­ment foi en elle, sous peine de la faire dis­paraître à jamais. Le doute s’installe alors chez Charles…

 

 

Notre avis : Co-lau­réat en 2019 de l’appel à pro­jets sur les films de genre (comédie musi­cale) mis en place par le Cen­tre nation­al du ciné­ma et de l’image ani­mée – aux côtés du loufoque Tralala et du déce­vant Don Juan –, La Grande Magie con­stitue une excel­lente sur­prise. Si sa bande-annonce manque d’at­trait, le film fait preuve d’un charme incontestable.

©Jean-Claude Lother

De la pièce éponyme d’E­d­uar­do De Fil­ip­po dont elles se sont libre­ment inspirées, les trois scé­nar­istes ont gardé la struc­ture en trois actes (la dis­pari­tion de l’épouse, l’ab­sence qui hante le mari, la réso­lu­tion) et ont choisi de priv­ilégi­er un ton léger, bien­venu, celui d’une fable bur­lesque, en min­imisant d’autres aspects présents dans l’œu­vre écrite en 1948, comme la dif­férence de class­es sociales ou les trau­ma­tismes de la guerre, même si les physiques meur­tris qu’on nous donne à voir – le garçon d’hô­tel por­tant une attelle à la jambe, un client uni­jam­biste – ne sont peut-être pas qu’anec­do­tiques. L’am­biance de comédie qui s’in­stalle dès les pre­mières scènes – des com­mérages des clientes de l’hô­tel jusqu’aux excen­tric­ités des acolytes du magi­cien – glisse pro­gres­sive­ment vers une grav­ité dérangeante, mais qui n’est jamais plom­bée. La fan­taisie pré­vaut, même dans la folie qui ronge peu à peu le per­son­nage prin­ci­pal. Lorsque l’é­mo­tion ou la tragédie s’in­vi­tent, elles don­nent lieu à d’at­ten­dris­sants moments remar­quable­ment filmés pour repar­tir aus­sitôt, à l’in­star de la troupe itinérante d’artistes de rue. Bien sûr, il y a un aspect per­tur­bant dans cette farce – cet homme qui préfère vivre dans l’il­lu­sion d’une vie idéale où sa femme lui est fidèle, où le temps n’a pas de prise sur l’aspect physique, où l’on se per­met de dire tout ce qu’on pense puisqu’on n’est pas dans la vraie vie – mais il nous est mon­tré comme faisant par­tie d’un grand jeu, sans morale rébar­ba­tive et dont les man­i­fes­ta­tions tirent sou­vent vers le comique.

©Pro­duc­tions du film

La légèreté de ton tient aus­si évidem­ment dans le fait qu’on a affaire à une trans­po­si­tion en comédie musi­cale. Mais, d’ailleurs… est-ce vrai­ment une comédie musi­cale ? Noémie Lvovsky, réal­isatrice, co-scé­nar­iste et co-auteure des paroles des chan­sons, qui place le genre très haut sur son échelle des arts, s’en défend. Elle n’a pas fait appel à des artistes spé­cial­isés : en mis­ant sur des comédien.ne.s qui ne savent a pri­ori ni danser ni chanter, elle mise sur la spon­tanéité qu’ex­ige d’eux.elles cette mise à nu pour mieux en faire ressor­tir une pro­fondeur sincère – d’au­tant plus que les pris­es en son direct ont été priv­ilégiées. Donc, hormis Judith Chem­la et Rebec­ca Marder qui s’en sor­tent un peu mieux, on nous donne à enten­dre des tim­bres qui déton­nent et des notes mal­adroites… mais il est vrai que cette fraîcheur s’in­scrit bien dans le car­ac­tère instinc­tif et nat­u­ral­iste de l’ensem­ble. De même pour les choré­gra­phies, volon­taire­ment sim­ples et enjouées… et les plaisantes musiques de Feu! Chat­ter­ton. L’afi­ciona­do de Broad­way pour­ra donc rester dubi­tatif devant de telles scènes, mais on pour­ra aus­si trou­ver qu’elles ont tout à fait leur place dans « un film où ça chante et ça danse », comme le présente la réalisatrice.

©Pro­duc­tions du film

Leurs capac­ités vocales lim­itées n’empêchent en rien aux acteurs.trices de livr­er de for­mi­da­bles per­for­mances. Denis Poda­ly­dès, d’abord guindé en mari autori­taire, dévisse gradu­elle­ment puis com­plète­ment, fer­me­ment attaché à la mal­lette dans laque­lle il veut croire que sa femme se trou­ve ; il offre une presta­tion magis­trale. Le cou­ple des jeunes amoureux qui n’osent se déclar­er trou­ve en Rebec­ca Marder et Pao­lo Mat­tei des inter­prètes sen­si­bles et justes, elle fasci­nante dans une sai­sis­sante scène de pan­tomime en musique. Ser­gi López fait val­oir son bagout de saltim­banque haut en couleur. Noémie Lvovsky, qui incar­ne sa femme, affirme une présence mag­né­tique, pleine de naturel et de bien­veil­lance. Judith Chem­la, dans un rôle moins mis en avant, sait nous cap­tiv­er, notam­ment dans une émou­vante scène finale. Micha Lescot (le frère de David, à qui on doit les sen­sa­tion­nels Une femme se déplace et La Force qui rav­age tout) ajoute son gros grain de folie en directeur d’hô­tel déjan­té. Damien Bon­nard imprime une présence dis­crète mais essen­tielle à la bande des bon­i­menteurs. De François Morel on retrou­ve les qual­ités qu’on appré­cie tant chez lui, notam­ment sa capac­ité à être tour à tout nar­quois, rou­blard ou touchant. Sans oubli­er Dominique Val­adié, Chris­tine Muril­lo et Armelle en impayables can­canières. Ni Cather­ine Hiegel, Lau­rent Stock­er ou Philippe Duc­los dans des rôles brefs mais marquants.

©Pro­duc­tions du film

En choi­sis­sant de situer vague­ment dans les années vingt une pièce dont l’au­teur n’a pas pré­cisé l’époque, la réal­isatrice souligne l’u­ni­ver­sal­ité du con­te dans une esthé­tique soignée d’un livre d’im­ages. Et en prof­ite pour ren­dre hom­mage à une forme de ciné­ma à l’an­ci­enne en glis­sant un clin d’œil à Georges Méliès ou, par exem­ple, en fil­mant en images accélérées, par­mi d’autres procédés ciné­matographiques datant des orig­ines du sep­tième art.

©Jean-Claude Lother

Mais, plus qu’un exer­ci­ce de style, on retient de La Grande Magie un film com­posé avec intel­li­gence et inter­prété avec finesse, et au pou­voir d’en­chante­ment indé­ni­able.

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