The beggar’s opera (Critique)

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1886

Bal­lad opéra de John Gay et Johann Christoph Pepusch, dans une nou­velle ver­sion de Ian Bur­ton et Robert Carsen, mise en scène : Robert Carsen. Con­cep­tion musi­cale : William Christie.

Ecrit par John Gay en 1728, The Beg­gar’s Opera (L’Opéra des gueux), en créant une his­toire autour de chan­sons préex­is­tantes, est générale­ment con­sid­éré comme la pre­mière comédie musi­cale, avec près de trois cents ans d’a­vance sur cette mode. John Gay a repris cer­tains des airs les plus con­nus de son époque, à la fois clas­siques et pop­u­laires, en les inté­grant à un con­te féro­ce­ment satirique, dont l’ac­tion se place par­mi les voleurs, les prox­énètes et les pros­ti­tuées de Lon­dres. Cela vous rap­pelle quelque chose ? Rien n’a vrai­ment changé depuis la créa­tion du spec­ta­cle et les thèmes de L’Opéra des gueux con­tin­u­ent de hanter la télévi­sion et le ciné­ma. Pour cette nou­velle pro­duc­tion, nous essaierons de faire revivre l’atmosphère de trans­gres­sion et d’inépuisable énergie qui ani­me l’oeuvre orig­i­nale. Ain­si, Gay avec son sens aigu de l’observation, fait dire à l’un de ses per­son­nages au début de l’acte 3 : « Les lions, les loups et les vau­tours ne vivent pas en trou­peau ! De tous les ani­maux de proie, seul, l’homme vit en société. Cha­cun de nous fait de son voisin une proie ; et cepen­dant, nous nous rassem­blons en troupeau. »

Robert Carsen

Spec­ta­cle en anglais sur­titré en français

Notre avis : A quel moment com­prend-on qu’un spec­ta­cle dépasse nos espérances et que l’heureux spec­ta­teur se trou­ve face à ce qu’il con­vient d’appeler, sans en gal­vaud­er le sens, un chef d’œuvre ? Tout sim­ple­ment dès les pre­mières min­utes lorsque mise en scène, énergie des musi­ciens et des comé­di­ens chanteurs ; ces divers élé­ments com­binés empor­tent tout sur leur pas­sage. C’est le cas avec cette vision mod­erne de l’Opéra des Gueux. Grâce en soit ren­due à William Christie et Robert Carsen : leur nou­velle col­lab­o­ra­tion con­fine à l’excellence. Preuve que cette pièce musi­cale de 1728 tra­verse magis­trale­ment les siè­cles. Notons qu’elle servit d’inspiration à de nom­breux autres œuvres musi­cales*, la plus con­nue étant sans doute l’Opéra de quat’sous de Kurt Weill et Bertold Brecht.

Est-ce la pre­mière comédie musi­cale ? Franche­ment, qu’importe ! S’il fal­lait à tout prix chercher une antéri­or­ité dans la forme, cette par­o­die d’opéra s’apparente aux « juke box musi­cals » comme le souligne Robert Carsen. En effet nul air n’a été com­posé pour The Beggar’s opera : toutes les chan­sons étaient pré exis­tantes et furent accom­mod­ées pour coller au livret, dont l’amoralité réjouit aujourd’hui encore. Il est de fait que les thèmes abor­dés ont ren­du, lors de sa créa­tion, plus acces­si­ble cette « bal­lad opéra » au grand pub­lic, habitué jusqu’alors à enten­dre des his­toires de divinités chamailleuses. Ici il est plutôt ques­tion d’une pop­u­la­tion grouil­lant dans les bas fonds. Avec brio, espiè­g­lerie et un sens de l’à pro­pos jubi­la­toire, Carsen et Ian Bur­ton ont mod­ernisé le livret sans le déna­tur­er le moins du monde, bien au con­traire. L’examen des plus vils instincts de l’être humain en société con­duit à ce jeu de mas­sacre où nul per­son­nage n’attire la sym­pa­thie, mais où tous entrent en réson­nance d’une éton­nante manière avec le spec­ta­teur. Cor­rup­tion, avid­ité, égoïsme,… toute une panoplie ren­due déli­cieuse­ment hor­ri­ble par cette mise en scène à la scéno­gra­phie excel­lente qui épouse les moin­dres recoins de ces Bouffes du Nord, haut lieu de créa­tion s’il en est.

Il con­vient à présent de men­tion­ner la troupe, dont cer­tains vis­ages sont bien con­nus des ama­teurs de comédie musi­cale. Plutôt que des chanteurs aux voix opéra­tiques, le tan­dem a souhaité, avec rai­son, s’orienter, vers des comé­di­ens chanteurs qui dis­posent d’une solide expéri­ence, pour la plu­part, dans le monde du musi­cal. Ain­si Bev­er­ley Klein, qui tient le dou­ble rôle de Ms Peachum et d’une pros­ti­tuée (per­son­nage inven­té pour l’occasion), a‑t-elle déjà bril­lé sous les ors du Châtelet, mise en scène par le regret­té Lee Blake­ley. Elle fut une par­faite sor­cière dans Into the woods, par exem­ple. Sur la scène des Bouffes du Nord, elle happe lit­térale­ment le spec­ta­teur à chaque entrée en scène. Les autres rôles féminins : Kate Bat­ter (Pol­ly) et Olivia Brere­ton (Lucy) se pro­duisent fréquem­ment dans le West End, notam­ment dans Phan­tom of the Opera. Le jeune Ben­jamin Purkiss, qui a la rude tâche d’endosser le rôle de Macheath, il pos­sède déjà un sérieux bagage (Alle­gro, Legal­ly blonde, Kiss me Kate, Sun­day in the park with George,…). Quant à Kraig Thorn­ber, qui incar­ne l’infâme Lock­it, il fut un habitué du Rocky Hor­ror Show, par­mi bien d’autres shows. Mais il con­viendrait de citer l’in­té­gral­ité de la troupe, des pre­miers aux sec­onds rôles, tant ces « per­form­ers » bri­tan­niques déploient une énergie épatante, avec en prime quelques choré­gra­phies inspirées directe­ment par la danse con­tem­po­raine et les arts de la rue. Arts de la rue que l’on retrou­ve dans ces innom­brables car­tons qui peu­plent la scène et avec lesquels les musi­ciens et les acteurs jouent, pro­posant un décor évo­lu­tif par­ti­c­ulière­ment inspiré.

Aucune rai­son de boud­er son plaisir devant ce spec­ta­cle ramassé en moins de deux heures. Le rythme est soutenu, la farce féroce qui épin­gle les tra­vers de nos con­tem­po­rains en faisant référence aux per­son­nages poli­tiques du moment provoque une réelle jubi­la­tion tein­tée d’une sourde angoisse : rien n’a évolué véri­ta­ble­ment depuis le XVIIIe siècle…

Les représen­ta­tions parisi­ennes affichent qua­si­ment com­plet : une tournée inter­na­tionale est prévue, de juil­let 2018 à févri­er 2019. Les infor­ma­tions sur le site du théâtre.

* Lau­rent Val­ière y con­sacra sa 42ème rue du dimanche 22 avril. Cliquez ici pour la réé­couter.

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