Isabelle Georges, de Broadway au théâtre des Champs-Élysées

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Com­ment est née cette aven­ture à Broad­way ?
Voilà plusieurs années que Mau­ry Yeston (le com­pos­i­teur de Nine, N.D.L.R.) me dit de venir à New York. Certes, c’était un rêve absolu pour moi, mais avec quel spec­ta­cle ? En 2015, à Édim­bourg, j’ai créé Oh Là Là !, reprenant l’expression fétiche de ma grand-mère. Ce spec­ta­cle est idéal pour un pub­lic anglo-sax­on car il est com­posé d’un réper­toire var­ié et inclut des moments par­lés. En fait, il se présente un peu comme un show à l’américaine. Je me suis inspiré en cela de mes idol­es : les Shirley MacLaine, Liza Min­nel­li… et de leur « per­son­al­i­ty show », en l’occurrence un spec­ta­cle qui dévoile divers­es facettes de son inter­prète par le biais de ses choix musi­caux. Du coup, Mau­ry m’a con­seil­lée d’appeler les gens du 54 Below, un lieu pour moi mythique où se pro­duisent toutes les vedettes de Broad­way en marge de leurs shows. J’ai fait suiv­re quelques images de « La Vie en rose » et « Au suiv­ant », extraites d’une représen­ta­tion au fes­ti­val de Mont­pel­li­er, où j’étais accom­pa­g­née par un orchestre, et en quelques heures on m’a con­tac­tée pour me dire « oui » ! J’étais pro­gram­mée comme n’importe quelle artiste améri­caine. Je n’y croy­ais pas… mais ensuite les ennuis admin­is­trat­ifs ont com­mencé !

C’est-à-dire ?
En tant qu’artiste, je ne pou­vais pas utilis­er un visa de tourisme. Il a fal­lu pass­er par un avo­cat. Il faut en effet prou­ver être l’u­nique et seule déposi­taire de son tal­ent (rires), que seule moi pou­vais assur­er le spec­ta­cle, his­toire de ne pas piquer du tra­vail à une Améri­caine. Bien enten­du, il n’était pas pos­si­ble que je vienne avec mes musi­ciens. Seul mon directeur musi­cal, Fred­erik Steen­brick, a été accep­té. Je dois dire que les let­tres de recom­man­da­tion de Mau­ry Yeston et de Michel Legrand ont beau­coup aidé. C’était une sorte de « strip-tease admin­is­tratif ». Je vous con­seille d’écouter « Legal Alien » chan­té par Sting : cette chan­son résume par­faite­ment ce que j’ai vécu ! Le posi­tif dans tout cela est que cette étape, une fois franchie, n’est plus à renou­vel­er et peut faciliter les choses pour la suite. Green card en vue (rires) !

Com­ment cela s’est-il passé pour les musi­ciens ?
On nous a envoyé plusieurs listes, nous don­nant le choix. Pour moi c’était Noël, car ces musi­ciens avaient tous joué avec Streisand ou Min­nel­li ! Je me sen­tais toute petite. Finale­ment, Tom Hub­bard, con­tre­bassiste, Ray Marchi­ca, bat­teur, et Aaron Heick, saxo et clar­inette, ont rejoint l’aventure. Nous avons répété durant trois jours. Le pre­mier jour, nous étions tétanisés par la peur. En effet, je tra­vaille avec mes musi­ciens depuis longtemps, j’ai mes repères avec eux. Très vite, avec ces trois artistes, nous avons com­pris que nous par­lions la même langue. Ils nous ont même dit qu’ils n’avaient jamais vu une telle pré­ci­sion dans la pré­pa­ra­tion. Cela nous a vrai­ment fait très plaisir. Tout s’est passé à l’américaine : ils avaient tra­vail­lé les titres, c’était impres­sion­nant. Nous avons répété au Michiko Stu­dio, où les murs sont ornés de pho­tos de musi­ciens mythiques. La répéti­tion fut intense. Après chaque morceau : pas un bruit, les musi­ciens étaient en attente de com­men­taires. Pas­sion­nant comme manière de tra­vailler, cela me per­met d’aller plus vite dans mon tra­vail. Je m’étais ultra-pré­parée.

Qu’est-ce qui fig­u­rait dans votre réper­toire ?
Cer­tains titres sont restés en français, comme « La Vie en rose »… le titre est telle­ment con­nu. D’autres, comme « Une petite fille en pleurs » de Nougaro, ont fait l’objet d’une tra­duc­tion. En effet, il faut vrai­ment com­pren­dre le texte pour appréci­er cette chan­son. J’ai égale­ment chan­té « Ne me quitte pas » en yid­dish*. Puis j’ai fait un peu de cla­que­ttes en pen­sant à l’un de mes maîtres, Gre­go­ry Hines… le tout relié par des inter­ludes par­lés, tous écrits, his­toire de bien tenir le tout. J’ignorais com­ment cela serait reçu. La salle, pleine grâce au tra­vail de l’attaché de presse et aus­si de Mau­ry, a réa­gi au quart de tour et on m’a demandé : « Quand revenez-vous ? » Dire que j’étais émue est au-dessous de la vérité. C’était une expéri­ence inouïe. Dès mon retour, fort heureuse­ment, j’ai chan­té au Bal Blomet, cela m’a per­mis d’atterrir en douceur. J’adore l’énergie de New York, ces artistes capa­bles de briller dans plusieurs dis­ci­plines sans que l’on cherche à les met­tre dans des cas­es. Il existe une ému­la­tion qui tire vers le haut, y com­pris dans l’organisation et la pro­duc­tion. Par­fois il serait bien que l’on s’en inspire en France !

Était-ce votre pre­mière expéri­ence à New York ?
Non… La pre­mière, ce fut pour pass­er une audi­tion pour 42nd Street… J’avais 17 ans, j’y suis allée grâce à ma grand-mère qui était tou­jours là pour me pouss­er. Je suis passée sans savoir trop com­ment entre les filets de Equi­ty (le puis­sant syn­di­cat améri­cain, N.D.L.R.). Et je me suis retrou­vée dans les dix dernières. On a décou­vert alors que j’étais française, sans carte verte. L’aventure s’est ter­minée là, mais elle m’a don­né une énergie folle. D’ailleurs ma grand-mère m’avait dit : « Tu y retourn­eras pour chanter. » En 2006, j’ai donc enreg­istré Decem­ber Songs, l’al­bum de chan­sons de Mau­ry Yeston. Ce fut une énorme émo­tion. Je me sou­viens d’une cri­tique dans Broad­way World : elle était telle­ment chou­ette qu’on aurait cru que c’était ma mère qui l’avait écrite ! Revenir pour chanter, c’était le bon moment. Je suis par­fois un peu petite tortue… J’ai fait pas mal de choses très jeune et, pour ce qui est per­son­nel, j’ai par­fois besoin de plus de temps, d’une cer­taine matu­rité en étant dans ma coquille avant d’y aller. Il faut être sûre de soi.

Que réservez-vous au pub­lic pour le 11 décem­bre ?
Ce sera ma qua­trième fois au théâtre des Champs-Élysées, mais la pre­mière avec un spec­ta­cle per­son­nel. Nous débuterons avec Bécaud, qui pour moi est vrai­ment sous-estimé. Vous pour­rez enten­dre Nougaro, Vian, Brel, Cole Porter, Michel Legrand, entre autres ! Ça va être une super belle soirée, belle façon d’accompagner ce disque, Oh Là Là !, qui est une des choses dont je suis le plus fière. Je tra­vaille avec des gens sen­sa­tion­nels, comme Cyril Lehn, pro­fesseur au CNSMDP, un petit prodi­ge qui a fait les arrange­ments du Sir­ba Octet ; il m’accompagne depuis un moment. Sébastien Kool­hoven a arrangé le disque et cer­tains titres pour la scène. Habitué qu’il est de la for­ma­tion Big Band, il agré­mente la sec­tion d’instruments à cordes, qui swingue ter­ri­ble­ment, c’est mag­nifique. Il a arrangé « La Vie en rose » d’une manière inat­ten­due. Pour moi, il est impor­tant que ce soit quelqu’un qui pose un regard dif­férent, avec un recul. Thier­ry Boulanger — on ne le présente plus, c’est une mer­veille — était avec nous au Bal Blomet. Il offre sa vision de « Au suiv­ant » de Brel avec l’arrangement pour orchestre de Lucas Hen­ry ; une manière théâ­trale de traiter ce titre qui, inter­prété en anglais, perd toute con­no­ta­tion gen­rée. Pour tout vous dire, cette chan­son me ramène à mon enfance, durant mes nom­breux séjours à l’hôpital, où le patient est vite déshu­man­isé. Le spec­ta­cle lais­sera égale­ment une part à l’improvisation, afin de laiss­er la parole aux musi­ciens, à leurs per­son­nal­ités très fortes, leurs grands tal­ents, il faut qu’ils puis­sent s’exprimer : Fred­erik Steen­brick, qui chantera un titre peu con­nu de Legrand, mais aus­si Samuel Domer­gue à la bat­terie, César Poir­ié au saxo et à la clar­inette, Jérôme Sar­fati à la con­tre­basse, Édouard Pennes à la gui­tare manouche. Et nous rejoint Andrew Doïg qui a œuvré pour Prince et Super­tramp. Il est écos­sais, j’adore cet homme tou­jours très créatif.

Vous avez écrit plusieurs chan­sons ?
J’avais écrit des poèmes, mais je n’avais pas for­cé­ment la volon­té d’en adapter cer­tains en chan­sons. Le déclic est venu de Roland Romanel­li qui m’a offert cinq mélodies qu’il avait com­posées pour Bar­bara avant leur brouille, qu’elle avait sélec­tion­nées, mais qui restaient dans un tiroir. Quel cadeau… J’étais émue, sans savoir si j’allais être à la hau­teur. Les mélodies étaient sub­limes. L’une m’a immé­di­ate­ment inspiré le titre « Le Petit Avion ». Quand je suis venu le voir pour la lui inter­préter, trem­blante, cela lui a plu. Comme Mau­ry est quelqu’un d’une grande human­ité, il ne fait pas de chichis. Il m’a d’ailleurs offert une chan­son, « The Girl Who Stole Your Heart », qui fig­ure sur le disque et que j’ai inter­prétée à New York. Ces ren­con­tres artis­tiques sont rafraîchissantes et plus que stim­u­lantes. Le spec­ta­cle est bien sûr pour le pub­lic, mais aus­si pour toutes celles et ceux qui nous accom­pa­g­nent… Je rêve d’un spec­ta­cle le plus vivant pos­si­ble. Il faut que ça pal­pite, comme la vie.

* Un for­mi­da­ble dessin ani­mé a été réal­isé autour de cette chan­son, vous le trou­verez ci-dessous.

Réser­va­tions sur le site du théâtre des Champs-Élysées.

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