L'autrice, compositrice et interprète de jazz Cécile McLorin Salvant a, dès son premier album sorti en 2010, pioché parmi les grands noms du répertoire américain : Cole Porter, Irving Berlin, Harold Arlen, Richard Rodgers (avec Lorenz Hart ou Oscar Hammerstein), Frank Loesser, Noël Coward, George Gershwin, Kurt Weill, Jule Styne, Arthur Schwartz, Cy Coleman, Leonard Bernstein... S'il est très courant pour des musiciens – de jazz en particulier – de reprendre des standards du Great American Songbook et donc des numéros de comédie musicale, notons que l'artiste franco-américaine était sorti des sentiers battus en incluant, dans son album Mélusine sorti en 2023 et consacré à la chanson française, la « Petite Musique terrienne » de Starmania.
Dans son dernier opus intitulé With Every Breath I Take, disponible chez Nonesuch Records, Cécile McLorin Salvant explore encore un peu plus l'univers de la comédie musicale – spectacle vivant et cinéma. Y figurent notamment deux compositeurs qu'elle n'avait, semble-t-il, pas encore enregistrés : Michel Legrand et Stephen Sondheim. Du premier, elle a choisi Les Parapluies de Cherbourg ; et du second, elle a gravé « Send in the Clowns » (A Little Night Music) et « Being Alive » (Company).
Cécile McLorin Salvant présente ce dernier album comme la réalisation d'un rêve qu'elle a depuis plusieurs années. « Je n'ai pas choisi ces chansons parce qu'elles sont belles, mais parce qu'elle sont cruciales pour moi. » La nouveauté tient surtout en la présence d'un orchestre – qui remplace donc l'habituelle formation de jazz plus restreinte – et l'originalité des arrangements signés Darcy James Argue, qui donne à l'ensemble plus d'envergure, une dimension cinématographique.
On le sait : Cécile McLorin Salvant sait varier son timbre de voix – tantôt velours ou légèrement acidulé, tantôt suave ou presque enfantin – sur une tessiture impressionnante et elle apporte un soin infini à détacher les paroles des textes pour en faire ressortir les inflexions. Comme pour n'importe quelle reprise de titres existants par n'importe quel artiste, l'auditeur ou l'auditrice peut rester campé·e sur la version d'origine ou bien se laisser emporter par l'innovation. Dans le cas précis des deux numéros de Stephen Sondheim, on pourra apprécier la pâte unique d'une chanteuse hors norme, goûter la richesse des arrangements et se laisser submerger par le caractère insolite d'une interprétation singulière et émouvante, ou bien on ne pourra que désapprouver l'étirement des tempos, grimacer à chaque fioriture jazzy et trouver maniéré le sort que la diseuse fait à presque chaque mot et qui prive le texte de sa simplicité et de sa spontanéité. Avec la chanson des Parapluies de Cherbourg, l'appropriation reste personnelle mais dans un cadre somme toute moins inhabituel, et l'adhésion sera sans doute plus large, voire unanime.
Cécile McLorin Salvant, c'est aussi et surtout une personnalité de la scène du jazz, une voix aux capacités extraordinaires capable en direct d'envolées stupéfiantes comme de douceur intime – la preuve avec « Somehow I Never Could Believe » extrait de Street Scene de Kurt Weill.
Enfin, citons pour le plaisir la reprise, sur un album précédent, de « Wuthering Heights », dans un style celtique et dépouillé qui ne déplaira sûrement pas à sa créatrice Kate Bush.

























