Dossier spécial : Quel avenir pour le spectacle musical ?

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Dans le contexte actuel, face à la situation exceptionnelle, beaucoup s’inquiètent de l’avenir du spectacle musical.
Nous avons interrogé certains des grands noms du milieu.
En exclusivité, Laurent Bentata, Johan Nus, Raphaël Sanchez, Samuel Sené (et prochainement Ludovic-Alexandre Vidal et Julien Salvia) ont livré à Regard en Coulisse leur point de vue, leur sentiment. Et leurs raisons d’espérer.

Le spec­ta­cle musi­cal est certes en dan­ger, il ne l’est sans doute pas plus que d’autres formes de spec­ta­cle vivant, le cabaret, les arts cir­cassiens, le théâtre… ou même d’autres indus­tries. Il con­viendrait sans doute de dis­tinguer chaque spec­ta­cle en fonc­tion de sa réal­ité con­crète : pub­lic ou privé, lour­deur des engage­ments financiers, moyens humains, oblig­a­tion d’anticiper des investisse­ments non récupérables. Tous ne sont pas égaux. C’est la richesse de l’offre qui est men­acée.
La sit­u­a­tion actuelle et la crise que nous tra­ver­sons nous oblig­ent à pren­dre des déci­sions dans un con­texte d’incertitude et à repenser, en par­tie, notre activ­ité. Pren­dre des déci­sions dans le con­texte d’incertitude, c’est avant tout réfléchir aux con­séquences humaines, le spec­ta­cle vivant repose en grande par­tie sur les femmes et les hommes qui l’animent. Et ce dont ils ont besoin, c’est d’un retour sur scène.
Nous ne sommes pas utopistes : qui mieux que nous peut mesur­er la grav­ité de la crise qui nous affecte (à part celles et ceux qui, dans le milieu médi­cal, ten­tent d’endiguer ce tsuna­mi) ? La dis­tan­ci­a­tion, le con­fine­ment, sont la néga­tion même du spec­ta­cle vivant. Nous jouons totale­ment le jeu en adap­tant nos théâtres, nos salles, nos équipes, en mod­i­fi­ant nos modes opéra­toires, en pour­suiv­ant notre activ­ité avec un seul but, retrou­ver le pub­lic. Nous n’avons pas voca­tion à être de sim­ples col­lecteurs de sub­sides, même s’ils sont les bien­venus tant les sur­coûts sont abyssaux, et nom­bre de salles et de pro­duc­teurs, déjà frag­ilisés par les mou­ve­ments soci­aux, dans un état d’extrême faib­lesse.
Mais sans spec­ta­teur, point de spec­ta­cle vivant, la dif­fu­sion sur écran de spec­ta­cles, même payante, ne saurait être une alter­na­tive au spec­ta­cle vivant. Voire même, plus on don­nera l’habitude au pub­lic de rester chez lui, à ingér­er du con­tenu, moins il retrou­vera à terme le chemin du théâtre.
Le pub­lic nous le dit, il a envie de revenir, mais il est essen­tiel que les pou­voirs publics (et les médias) com­pren­nent que le spec­ta­cle vivant ne gardera sa rai­son d’être qu’à con­di­tion de ne pas décourager le pub­lic de retourn­er dans les salles. Nous avons bas­culé dans une vie en noir et blanc et notre genre con­stitue celui qui ramèn­era la lumière.
Je suis donc con­fi­ant sur notre capac­ité à pro­duire des spec­ta­cles de qual­ité dans des con­di­tions de sécu­rité adap­tées pour tous, spec­ta­teurs, artistes, tech­ni­ciens, hôtes ; je suis en revanche inqui­et de l’atmosphère pesante entretenue par la surenchère médi­a­tique ; la tonal­ité anx­iogène per­ma­nente entraîne notre beau méti­er dans une spi­rale mor­tifère.  Une salle fer­mée est une salle morte, il n’en va pas seule­ment de l’avenir du spec­ta­cle vivant, mais égale­ment de tous ceux qui, à prox­im­ité, béné­fi­cient des retombées de la fréquen­ta­tion des salles de spec­ta­cle. Un spec­ta­cle dans une salle comme Mogador, totale­ment rénovée, avec de vastes espaces, un sys­tème de renou­velle­ment d’air opti­mal, des mesures san­i­taires ren­for­cées, des per­son­nels for­més ne présente pas plus de risque qu’un aller-retour Paris-Mar­seille en TGV, il faut le dire.
La sin­gu­lar­ité du spec­ta­cle musi­cal, le seul qui réu­nisse sur une scène les trois dis­ci­plines artis­tiques du chant, de la danse et de la comédie, est un gage de longue vie.
Lau­rent Ben­ta­ta
Directeur Général de Stage Enter­tain­ment

 

En danse, nous tra­vail­lons sur la chute et la recherche d’équilibre. Ces dernier temps, j’ai beau­coup chuté avec les annu­la­tions, les reports et la dif­fi­culté de voir cer­tains pro­jets se con­cré­tis­er. Nous les danseurs, même si nous recher­chons la maîtrise, avons une forte propen­sion à la résilience, nous savons courber le dos. Je suis de nature opti­miste et je veux rester posi­tif. Les pro­duc­tions et les équipes ne sont pas en som­meil, elles con­tin­u­ent de pré­par­er l’avenir. Mais elles ne pour­ront se faire que si cha­cun achète des places, se rend dans les salles de spec­ta­cles. Il appar­tient à cha­cun dès main­tenant de soutenir les autres, de les ras­sur­er, de nous sauver. Allez-vous au théâtre, au ciné­ma, au musée ? Qu’on ne me par­le pas de se réin­ven­ter, nous créons tous jours. Con­tin­uons de pré­par­er demain pour nous, mais aus­si pour tous les jeunes que nous for­mons. Je garde espoir, car nous répé­tons Chan­tons sous la pluie avec Ars Lyri­ca, que les artistes des Pro­duc­teurs se retrou­vent pour cla­que­t­ter et que de nou­veaux pro­jets se met­tent en place pour 2022. Il m’a fal­lu plusieurs années pour danser, jouer, chanter. Je sais être patient.
Oui, je ne suis pas tous les jours dans l’axe et il m’arrive aus­si de ne pas avoir envie de m’entraîner. Néan­moins, je m’accroche à la barre car je sais que ce n’est qu’une tem­pête. Je con­tin­uerai peut-être de tomber, mais chuter c’est avancer. Alors, d’une cer­taine manière aujourd’hui, j’avance.
Johan Nus
Choré­graphe

 

Qui aurait cru, il y a quelques mois, que cette « petite grippe sans impor­tance » aurait tant de con­séquences, et sem­blerait même pren­dre, insi­dieuse­ment, ces allures de non-retour.
Le spec­ta­cle musi­cal, pour nous comme dans l’imag­i­naire du large pub­lic, est meur­tri au plus pro­fond. Des con­vic­tions s’en­v­o­lent.
L’an­cien monde, celui des salles pleines de rires, d’ap­plaud­isse­ments, celui du pub­lic qui attend devant l’en­trée des artistes après le spec­ta­cle, celui des en-cas avalés sur le pouce, dans la loge, celui du trac et de l’ex­pres­sion, celui des dîn­ers tardifs d’après-spec­ta­cle où la pro­fes­sion se retrou­ve et où les métiers se mêlent, on croit presque l’avoir rêvé tant il est loin.
Son avenir, au tra­vers des écoles dédiées : les par­ents hésiteront.
Mais les pas­sion­nés con­tin­ueront tou­jours: On con­tin­uera à rêver des spec­ta­cles et à les mon­ter. Le genre humain est ain­si, il se relève. Et les enfants rebelles, comme l’ont fait les actuels, les anciens, et leurs pro­pres maîtres, con­tin­ueront à tar­guer le « c’est pas un méti­er » de leurs par­ents, aucune inquié­tude de ce côté !
Car nous ne sommes pas de ces pro­fes­sions qui met­tent la clé sous la porte quand une activ­ité n’a pas ses per­spec­tives de ren­de­ment max­i­mum : notre « petit monde » du théâtre musi­cal est bien loin d’être une indus­trie ron­ron­nante qui motiverait pour sa finance. C’est quelque­fois sim­ple­ment celui de la débrouille, car c’est avant tout un monde qui aime son méti­er.
Un monde de pas­sion­nés, d’ar­ti­sanat. Hormis les quelques rares mastodontes, c’est un monde de petits pro­duc­teurs, minu­tieux, scrupuleux du détail, amoureux du genre, qui pren­nent de vrais risques, et vont par­fois per­dre tout au pas­sage. L’his­toire du genre en est tris­te­ment jonchée. Nous devons leur ren­dre hom­mage, même s’ils ren­con­trent quelque­fois un cuisant échec. Car sans eux… Et je tire mon cha­peau au pas­sage à ceux qui ont la ténac­ité de main­tenir ou de créer des spec­ta­cles dans les con­di­tions actuelles.
C’est aus­si un monde de tech­ni­ciens, orfèvres de leurs métiers, et qui ne comptent pas les heures pour faire briller le spec­ta­cle et lui don­ner toute sa portée. De mer­veilleux musi­ciens surqual­i­fiés, qui don­neront aux pro­jets les plus petits la patine des plus grands. D’artistes aux mul­ti­ples tal­ents, qui ont dédié leur vie à amélior­er leur out­il artis­tique et physique pour avoir la chance d’être, sans rarement avoir. Un monde de créat­ifs, auteurs, met­teurs en scène, com­pos­i­teurs, directeurs musi­caux, vocaux, choré­graphes, maîtres d’armes, de vols, de com­bats, déco­ra­teurs, scéno­graphes, sound-design­ers, light-design­ers, cos­tu­miers, maquilleurs, assis­tants, admin­is­trat­ifs, tout ce monde qui créera pour don­ner vie à un pro­jet qui leur tient à cœur.
Car, qu’on la rêve ou qu’on la côtoie, la scène, c’est la scène. Et le spec­ta­cle, c’est le spec­ta­cle ! C’est inde­scriptible, irrem­plaçable.
Dans ce petit monde du spec­ta­cle musi­cal, quand vient le temps de se quit­ter, on entend sou­vent cette phrase pour­tant anodine, mais que curieuse­ment j’en­tends peu dans l’autre monde : « J’espère qu’on retra­vaillera ensem­ble. »
C’est ce que je nous souhaite à tous, mes très chers amis.
Raphaël Sanchez
Com­pos­i­teur, directeur musi­cal

 

Il y aura claire­ment un « avant » et un « après », et il nous fau­dra des années pour réelle­ment mesur­er l’impact de ce change­ment social et économique à l’échelle mon­di­ale.
Repenser la pro­duc­tion du spec­ta­cle vivant sera de toute façon dépen­dant du monde de demain, sub­séquent à une pen­sée plus glob­ale sociale et poli­tique.
C’est d’ailleurs une des mis­sions de l’artiste créa­teur, du théâtre, de la cul­ture en général : ramen­er du liant entre les êtres, nous réu­nir tous ensem­ble (je ne par­le pas de l’ersatz du monde virtuel), présents ensem­ble, pour penser le monde et élever l’âme. Cette mis­sion est fon­da­men­tale, plus que jamais – et a survécu à toutes les crises durant des siè­cles, alors je reste opti­miste.
Nous sommes tous en action : les créa­teurs et les pro­duc­teurs doivent s’adapter, le ser­vice pub­lic doit à tout prix assumer sa respon­s­abil­ité, et nous devons tous trou­ver la résilience en nous, jour après jour.
Bien sûr, je suis triste, inqui­et et cat­a­strophé, mais je vois aus­si depuis des mois cet incroy­able pou­voir d’adaptation à tra­vers le monde, et je ressens une vraie fierté pour « l’exception française » quand je vois les cat­a­stro­phes dans d’autres pays. Car le pire est d’être nié et méprisé par les insti­tu­tions poli­tiques. Je sais que beau­coup d’artistes français sen­tent ce désamour, mais ce n’est rien par rap­port aux absur­dités pronon­cées dans les pays anglo-sax­ons par exem­ple. Voilà ce qui m’inquiète le plus : que la cul­ture soit muselée, con­sciem­ment ou incon­sciem­ment, car c’est là le vrai pas vers la dic­tature.
Samuel Sené
Com­pos­i­teur, chef d’orchestre, met­teur en scène

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