Londres — Hamilton (Critique)

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La ques­tion du moment dans le milieu artis­tique bri­tan­nique est sur toutes les lèvres : est-ce que Hamil­ton vaut réelle­ment tout le battage médi­a­tique qu’il génère ?

Réponse rapi­de ? Oui. Mais dévelop­pons.

En deux mots, le pitch : Alexan­der Hamil­ton est un des pères fon­da­teurs des Etats Unis d’Amérique, pre­mier secré­taire au Tré­sor et tou­jours présent sur les bil­lets de 10 dol­lars à l’heure actuelle. Bras droit de George Wash­ing­ton, il fût l’un des plus grands juristes de son temps notam­ment pour ses inter­pré­ta­tions de la Con­sti­tu­tion Améri­caine nais­sante. Né dans les Antilles Bri­tan­niques d’un père écos­sais et d’une mère huguenote, rien pour­tant ne le prédis­po­sait à un tel des­tin.

Tout a déjà été écrit sur Hamil­ton. Matt True­man (What­sOn­Stage) fait une recherche rapi­de dans les archives du New York Times pour trou­ver 176 arti­cles, rien que sur l’année dernière. Il y a actuelle­ment qua­tre pro­duc­tions (New York, Chica­go, tournée nationale US, et main­tenant Lon­dres) qui ont toutes été décor­tiquées, chroniquées, et encen­sées. Si toutes con­ti­en­nent des “grands noms” du théâtre musi­cal, aucune star n’a jamais été la tête d’affiche. Et pour cause ; son créa­teur, Lin-Manuel Miran­da, déjà con­nu à Broad­way pour son excel­lent In The Heights, a été lui propul­sé sur le devant de la scène en l’espace d’un an. La star, c’est lui.

Il est clair qu’Hamilton est arrivé dans l’espace médi­a­tique améri­cain à une péri­ode par­ti­c­ulière ; 2015, nous étions en tout début de cam­pagne élec­torale et au fur et à mesure que l’engouement pour le spec­ta­cle gran­dis­sait, l’échéance de novem­bre 2016 se rap­prochait. Lin-Manuel Miran­da fut même l’un des derniers “hosts” de Sat­ur­day Night Live, en octo­bre 2016, avant l’élection de Don­ald Trump le mois suiv­ant. Il inci­tait alors les téléspec­ta­teurs à venir voir Hamil­ton (ou s’y intéress­er, car obtenir des bil­lets relève de l’exploit) en ces ter­mes “c’est un tel bol d’air frais dans l’actualité… l’histoire de deux célèbres politi­ciens New-Yorkais piégés dans une cam­pagne poli­tique pour­rie, affreuse et médis­ante… ça change !”.

Ce spec­ta­cle fédérait déjà énor­mé­ment avec son cast­ing unique­ment com­posé d’artistes non-blancs (sauf pour le Roi George III), racon­tant l’histoire romanesque de cet immi­gré des Caraïbes qui à la force de sa plume se hissera dans les hautes sphères de la révo­lu­tion d’indépendance puis du pre­mier gou­verne­ment améri­cain. Mais dans une ère “Trump”, les choses ont pris mal­gré elles un tour­nant plus poli­tique : déjà, Lin-Manuel Miran­da (avec Alex Lacamoire au piano) avait présen­té le tout pre­mier extrait d’Hamil­ton en 2009, à la Mai­son Blanche devant le cou­ple Oba­ma lors d’une soirée dédiée au slam. Michelle Oba­ma, en 2016, a invité de nou­veau la troupe à Wash­ing­ton pour un show case et déclaré qu’Hamil­ton était “la meilleure œuvre d’art” qu’elle ait vue dans sa vie.

Quand Mike Pence, alors Vice-Prési­dent élu, assiste à une représen­ta­tion à Broad­way et se fait huer par le pub­lic pen­dant que le cast lit sur scène une déc­la­ra­tion visant à lui rap­pel­er l’importance de la tolérance et diver­sité, évidem­ment les réac­tions fusent, jusqu’au Prési­dent-élu qui pren­dra le spec­ta­cle comme pre­mière proie post-élec­tion sur Twit­ter et exig­era des excus­es.

De là à dire que l’Amérique s’oppose à tra­vers Hamil­ton, il n’y a qu’un pas. Dans un con­texte ten­du, devenu un véri­ta­ble phénomène de société, les uns et les autres y ont par­fois vu une représen­ta­tion de tout ce qu’il reste aux Etats Unis pour faire enten­dre sa voix (l’art et la créa­tion), ou au con­traire une abom­i­na­tion qui promeut le mélange des cul­tures. La phrase pronon­cée par le Mar­quis de Lafayette et Hamil­ton lors du réc­it de la bataille de York­town : “Immi­grants — we get the job done” (“avec les immi­grés, le boulot est fait”) con­tin­ue de faire mouche tous les soirs.

Venons-en à la pro­duc­tion lon­doni­enne qui a donc ouvert juste avant Noël. Les pro­duc­teurs, Cameron Mack­in­tosh et Jef­frey Sell­er, n’en sont absol­u­ment pas à leur coup d’essai, et le niveau est là. Nous ne sommes pas à New-York, “the great­est city in the world” selon les sœurs Schuyler, mais c’est tout comme. La mise en scène, choré­gra­phie, cos­tumes, jeux de lumières, tout est exacte­ment calé sur la ver­sion out­re-Atlan­tique (en tout cas les images qui étaient par­v­enues jusqu’à nous). Le Vic­to­ria The­atre avait fer­mé ses portes à l’arrêt de Bil­ly Elliot pour être entière­ment refait, ce qui a d’ailleurs valu un décalage des pre­mières pre­views, les travaux n’étant pas finis à temps. Plusieurs mil­liers de fans se sont retrou­vés sur le car­reau, beau­coup venant de loin, et sans vraie pos­si­bil­ité de reporter. La ges­tion de l’incident n’a pas été des plus trans­par­entes, et beau­coup ont exprimé leur mécon­tente­ment sur les réseaux soci­aux, mais il a fal­lu se ren­dre à l’évidence et c’est finale­ment le 6 décem­bre que la pre­mière représen­ta­tion a eu lieu.

Nous avons pu assis­ter au spec­ta­cle durant sa pre­mière semaine, et il était déjà évi­dent que le car­ton était ample­ment mérité ; même en con­nais­sant plutôt bien l’œuvre, il est impos­si­ble de rester de mar­bre devant autant d’énergie, d’esprit et de “sto­ry-telling”. Même si légère­ment romancé, le livret est assez fidèle his­torique­ment et on se pas­sionne pour cette grande fresque, d’autant plus qu’en Europe, Hamil­ton n’est pas aus­si con­nu que les autres Pères Fon­da­teurs.

On retrou­ve quelques têtes plus ou moins con­nues dans le cast : Cleve Sep­tem­ber (Laurens/Philip) et Chris­tine Alla­do (Peggy/Maria) étaient dans In The Heights ver­sion UK, Rachelle Ann Go (Eliza) dans Miss Saigon, Jason Pen­ny­cooke (Lafayette/Jefferson) et Rachel John (Angel­i­ca) dans Mem­phis. Mais cer­tains sor­tent à peine de l’école, comme Tarinn Cal­len­der (Mulligan/Madison) mais surtout Jamael West­man, qui irradie en Hamil­ton. Les trois pre­mières chan­sons sont hési­tantes, mais après… quelle claque. Tout juste 25 ans et déjà une matu­rité incroy­able, mise en valeur dans ce rôle qui requiert d’incarner un “chien fou” tout juste sor­ti de l’adolescence jusqu’à un homme poli­tique accom­pli et quadragé­naire. Il n’a absol­u­ment rien à voir avec Miran­da : que ce soit la taille, l’attitude, le “flow”, mais ça fonc­tionne. Pour­tant, West­man ne se des­ti­nait pas vrai­ment à la comédie musi­cale. A pri­ori plus vers le théâtre voire la télé (il a eu un petit rôle dans une sit­com anglaise), mais étant fan de hip-hop un jour on lui sug­gère d’écouter Hamil­ton, en vue des audi­tions prévues, et il accroche.

La scéno­gra­phie est très sobre et plutôt abstraite, avec quelques acces­soires aidant à représen­ter les dif­férents lieux mais aucun change­ment de décor ne s’opère pen­dant les 2h30. Le focus est plutôt fait sur la danse et l’expression cor­porelle qui ont une place cru­ciale dans la mise en scène (notam­ment sur le deux­ième duel). Cette approche assez épurée per­met de ne pas tomber dans la “fresque his­torique” et de rester dans quelque chose de mod­erne qui ne jure pas entre le thème abor­dé, et le hip-hop quand même sacré­ment présent.

Venons-en au texte. Avec 6.3 mots à la sec­onde sur l’un des cou­plets de “Guns and Ships”, Hamil­ton détonne des autres comédies musi­cales par sa den­sité ver­bale. Peu importe votre maîtrise de l’anglais, les rimes rich­es, les allitéra­tions, les asso­nances vont vous en met­tre plein les oreilles. Miran­da a tou­jours été un amoureux des mots (In the Heights était déjà un bijou du genre) mais claire­ment, là, nous sommes à un autre niveau. Et non seule­ment en anglais, mais Lafayette a aus­si quelques lignes de rap en français ! Donc sans même saisir toutes les sub­til­ités du texte (on ne va pas se men­tir ; il n’est pas for­cé­ment très sim­ple de suiv­re en détail en live sans con­naître l’œuvre un min­i­mum pour un non-anglo­phone) la mélodie des mots est très agréable à l’oreille.

Il y a égale­ment énor­mé­ment de références au rap améri­cain, et n’étant pas experts sur le sujet nous vous con­seil­lons de vous reporter à l’analyse du texte qui a été faite sur le site genius.com, une plate­forme com­mu­nau­taire per­me­t­tant aux inter­nautes d’annoter les paroles de chan­sons. Lin-Manuel Miran­da y a un compte et a lui-même com­men­té son texte ou répon­du à des ques­tions de fans.

Aux Etats Unis, Hamil­ton va définir une généra­tion, comme RENT ou Hair avant lui. En sera-t-il de même en Europe ? Mal­gré notre affec­tion toute par­ti­c­ulière pour ces œuvres, on ne peut pas dire que le pub­lic ait vrai­ment suivi à l’époque, l’effet d’annonce passé. En tout cas pour Ham, le run est archi-com­plet jusqu’en Juil­let 2018. Donc ça part plutôt bien.

Si vous n’avez pas encore votre place, vous pou­vez ten­ter la loterie élec­tron­ique tous les jours via l’app à télécharg­er pour votre smart­phone, ou sur­veiller Tick­et­mas­ter où quelques bil­lets appa­rais­sent de temps en temps. Surtout ne vous lais­sez pas ten­ter par les sites de revente : le marché noir étant absol­u­ment ridicule (il n’est pas rare de voir les bil­lets offerts à 1500$ à Broad­way) la pro­duc­tion lon­doni­enne a pris énor­mé­ment de mesures de sécu­rité et il est tout sim­ple­ment impos­si­ble d’en­tr­er dans le théâtre si vous n’êtes pas en pos­ses­sion de la carte ban­caire qui a été util­isée offi­cielle­ment pour pay­er les bil­lets.

En atten­dant, nous vous pro­posons deux vidéos.
La pre­mière présen­ta­tion de la chan­son d’ouverture “Alexan­der Hamil­ton” en 2009 à la Mai­son Blanche :

Et les toutes pre­mières images de la pro­duc­tion lon­doni­enne sor­ties la semaine dernière sur BroadwayWorld.com :

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