Merrily We Roll Along

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Hudson Theatre – 141 W 44th Street, New York 10036.
Previews à partir du 19 septembre 2023. Première le 10 octobre 2023.
Pour en savoir plus, consultez le site du spectacle.

Deux ans après sa mort, Stephen Sond­heim con­tin­ue d’être très présent à Broad­way, à la plus grande joie de ses fans et admi­ra­teurs. Après Com­pa­ny, Into the Woods et Sweeney Todd – ce dernier tou­jours à l’affiche –, la reprise tant atten­due de Mer­ri­ly We Roll Along vient de débuter. Comme pour les autres, c’est un suc­cès ! Mais à l’encontre des autres, c’était l’un des deux seuls échecs que le com­pos­i­teur devait con­naître dans le cadre de sa car­rière – l’autre étant Any­one Can Whis­tle.

Présen­tée la pre­mière fois en 1981, Mer­ri­ly We Roll Along n’avait tenu l’affiche que le temps de seize représen­ta­tions. La rai­son de cet échec tenait plus pré­cisé­ment dans le livret de George Furth, inspiré d’une pièce de George S. Kauf­man et Moss Hart pro­duite en 1934, qui lais­sa les spec­ta­teurs déroutés et con­fus et les cri­tiques par­ti­c­ulière­ment acerbes. Con­tant l’histoire de trois jeunes ado­les­cents qui se trou­vent des points com­muns et demeurent amis des années durant, la pièce présen­tait surtout cette sin­gu­lar­ité d’être mon­tée à rebours, avec les événe­ments les plus récents tout à fait au début et pro­gres­sant vers les événe­ments les plus anciens à la fin du spectacle.

En dépit de la réac­tion obtenue, Sond­heim et Furth n’abandonnèrent pas l’idée cen­trale de leur pro­jet ini­tial et décidèrent de le retra­vailler pour le ren­dre plus cohérent. Leur pre­mier essai, présen­té en 1985 à La Jol­la, un théâtre d’essai en Cal­i­fornie, reçut une réponse plus favor­able, et devint le pignon cen­tral de cette his­toire dont le décor prin­ci­pal est le monde du spec­ta­cle.

Franklin Shep­ard, Charley Kringas et Mary Fly­nn sont trois ado­les­cents qui font con­nais­sance et devi­en­nent rapi­de­ment les meilleurs copains du monde avec un même but : devenir célèbres par leur tra­vail dans un milieu artis­tique. Frank rêve de devenir com­pos­i­teur, Charley écrit des paroles de chan­sons et aimerait tra­vailler sur une comédie musi­cale de son cru, et Mary se voit jour­nal­iste et cri­tique. Au fur et à mesure que les années passent, bien que leurs sen­ti­ments d’amitié demeurent, les trois évolu­ent. Notam­ment, Frank écrit une œuvre avec Charley, mais a surtout beau­coup de suc­cès quand il devient pro­duc­teur de films, un poste qui lui ouvre les portes du monde arti­fi­ciel qu’est Hol­ly­wood. Frank – mar­ié trois fois, au grand dam de Mary qui est restée amoureuse de lui – et Charley pren­nent leurs dis­tances quand ce dernier se rend compte que Frank a signé un con­trat pour une série de pro­jets qu’il entend men­er seul. Puis ce sera le tour de Mary, déçue elle aus­si quand elle se rend compte que Frank a aban­don­né tous les idéaux de sa jeunesse et lui est devenu un étranger sans intérêt.

Présen­tée ini­tiale­ment l’an dernier au New York The­ater Work­shop, un théâtre d’art et d’essai hors du cir­cuit des théâtres de Broad­way, cette nou­velle ver­sion, mise en scène avec flair et ent­hou­si­asme par Maria Fried­man, une actrice et tech­ni­ci­enne qui a tenu la vedette dans plusieurs œuvres à Broad­way et à Lon­dres avant de s’affirmer comme met­teure en scène de tal­ent, a con­nu un suc­cès énorme. Son trans­fert à Broad­way était déjà prévu avant même qu’elle n’ait été annon­cée comme faisant par­tie du projet.

L’intérêt provo­qué par cette reprise tenait non seule­ment au pres­tige de cette œuvre signée Sond­heim, dev­enue iconique au fil des ans, mais aus­si aux têtes d’affiche : Jonathan Groff dans le rôle de Franklin Shep­ard, déjà remar­qué pour ses presta­tions dans Hamil­ton et dans Spring Awak­en­ing, pour lesquelles il a reçu des nom­i­na­tions aux Tony Awards ; Lind­say Mendez, elle aus­si très en vue à Broad­way ces dernières saisons, sous les traits de Mary Fly­nn ; et, surtout, Daniel Rad­cliffe, qu’on ne présente plus et dont l’arrivée sur scène provoque des applaud­isse­ments nour­ris. Cha­cun des trois parvient à car­ac­téris­er son rôle de manière à le ren­dre plus cohérent et plus vivant que les acteurs débu­tants dans la présen­ta­tion orig­i­nale en 1981. Jonathan Groff donne au per­son­nage de Frank un ton impérieux qui peu à peu s’effrite et devient plus séduisant et fam­i­li­er quand les années changent. Lind­say Mendez offre au per­son­nage de Mary une prestance qui séduit tout au long de l’action, avec ses solos chan­tés par­mi les meilleurs moments de la pièce. Quant à Daniel Rad­cliffe, c’est une joie de le voir évoluer sous les traits de Charley, un garçon plein d’enthousiasme et de fraîcheur qui reste engageant tout au long de l’action, un rôle qui lui per­met de faire ressen­tir toute l’aisance qu’il a sur scène.

Cela dit, tout n’est pas par­fait dans cette pro­duc­tion, mon­tée apparem­ment avec moins de ressources que celles de Broad­way. Hormis quelques excep­tions – Katie Rose Clarke dans le rôle de Beth, la pre­mière épouse de Frank ; Krys­tal Joy Brown dans celui de Gussie, sa sec­onde femme ; et Reg Rogers en pro­duc­teur de théâtre zélé –, le reste de la dis­tri­b­u­tion sem­ble bien moins à l’aise et experte, notam­ment dans les bal­lets choré­graphiés par Tim Jack­son, d’une plat­i­tude qui trahit leur amateurisme.

L’orchestre restreint à une douzaine de musi­ciens parvient sou­vent à ren­dre jus­tice à la den­sité atten­due dans les accom­pa­g­ne­ments musi­caux mais trahit ses faib­less­es dans cer­tains moments essen­tiels de l’action, en par­ti­c­uli­er l’ouverture dans laque­lle, par exem­ple, un appel de trompette résonne faible­ment alors qu’il devrait être plus clairon­nant. Une reprise aus­si atten­due que celle-ci après quar­ante-deux ans d’essais et d’incertitudes aurait cer­taine­ment mérité un accom­pa­g­ne­ment orches­tral un peu plus fourni.

Les change­ments sur­venus dans le développe­ment de l’action avaient don­né à Sond­heim l’occasion d’écrire des chan­sons restées inédites jusqu’à main­tenant en rem­place­ment de celles jugées hors de pro­pos et élim­inées. Par­mi ces dernières, deux chan­sons sym­bol­iques de l’original, « The Hills of Tomor­row » et « Our Time », ont donc dis­paru, mais elles ont cédé la place à de nom­breux autres moments musi­caux, dont sept « Tran­si­tions » illus­trant le change­ment de péri­odes dans l’action, et par­ti­c­ulière­ment un solo inti­t­ulé « Gussie’s Open­ing Num­ber » avec des accents de jazz inédits.

Mal­gré ses faib­less­es et ses imper­fec­tions, cette reprise de Mer­ri­ly We Roll Along, sans doute la dernière incar­na­tion de cette œuvre demeurée légendaire au pal­marès de Sond­heim, va cer­taine­ment con­naître un énorme suc­cès dans les mois à venir si l’on en juge par les cri­tiques, toutes favor­ables, et le fait que les représen­ta­tions se don­nent déjà à guichets fer­més. Elle est cen­sée demeur­er à l’affiche jusqu’au 24 mars prochain, mais rien ne dit que cette date butoir ne sera pas pro­longée devant l’engouement qu’elle a déjà provo­qué. En atten­dant, elle a finale­ment pris sa place par­mi les œuvres les plus impor­tantes sur lesquelles Sond­heim a travaillé.

 

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