Courgette

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1909

Théâtre Tristan Bernard – 64, rue du Rocher, 75008 Paris.
Du 25 août 2023 au 6 janvier 2024.
Renseignements et réservations sur le site du théâtre.

Adap­té du roman de Gilles Paris Auto­bi­ogra­phie d’une Cour­gette.
« Les adultes, faudrait les sec­ouer pour faire tomber l’enfant qui est en eux. »

Après le ciné­ma (Ma vie de Cour­gette : une nom­i­na­tion aux Oscars et deux Césars en 2017), le roman de Gilles Paris, Auto­bi­ogra­phie d’une Cour­gette, est enfin adap­té au théâtre !
Pamela Ravas­sard et Gar­lan Le Martelot nous racon­tent une his­toire pleine de lumière et de musique…

À la suite d’un acci­dent famil­ial, Icare, alias Cour­gette, se retrou­ve dans un « foy­er pour enfants écorchés » où il ren­con­tre Simon, Ahmed, et la mys­térieuse Camille. Là où le jeu et la poésie devi­en­nent une néces­sité, ils vont appren­dre à se con­stru­ire, à « s’élever » et à « recoudre » leur cœur… Et puis il y a Ray­mond, le gen­darme, qui va peu à peu endoss­er le rôle de père de sub­sti­tu­tion, et qui, grâce à Cour­gette, va aus­si repren­dre goût à la vie… Ren­con­tr­er autrui devient la pos­si­bil­ité d’un espoir, hors de tout déter­min­isme, en faisant preuve de résilience.

Notre avis : Son père a quit­té le domi­cile il y a déjà quelques années – c’est tout de même étrange de « par­tir avec une poule » ! – et il vient de tuer acci­den­telle­ment sa mère alors qu’il voulait « tuer le ciel » pour met­tre fin à ses mal­heurs. Icare, bien­tôt 10 ans et qui préfère qu’on l’ap­pelle Cour­gette, décou­vre le foy­er des Fontaines, peu­plé de « fleurs sauvages », ces enfants sans par­ent ou rejetés par leur famille, qu’on aime regarder sans jamais les cueillir.

La vie dans cet endroit où se con­fron­tent tacite­ment espoir d’une nou­velle vie et tristesse d’une exis­tence qui n’est déjà plus nor­male, c’est à hau­teur d’en­fant qu’elle nous est con­tée. Mon­tr­er la résis­tance à l’ef­fon­drement de son univers, oui, mais sans pathos ni bour­sou­flure. C’est là toute la force du texte de Gilles Paris – chaleureuse­ment applau­di en cette soirée de pre­mière –, dont l’adap­ta­tion en film d’an­i­ma­tion avait séduit un large pub­lic en 2016. De même, sur scène, dans l’adap­ta­tion que nous livrent ici Gar­lan Le Martelot et Pamela Ravas­sard, on ne s’appe­san­tit jamais sur le lourd con­texte psy­cho-social qui, pour­tant, prend aux tripes. Car on est dans la tem­po­ral­ité des enfants, qui, un instant, racon­tent com­ment leur maman est morte ; celui d’après, n’en mènent pas large au moment de dévaler leur pre­mière piste de ski ; et celui d’après encore, dansent de joie en bal­ayant les feuilles de l’au­tomne. On peut aus­si compter sur Cour­gette et ses nou­veaux amis pour insuf­fler une forme de légèreté com­mu­nica­tive : lui ne s’in­ter­dit aucune ques­tion et, tous ensem­ble, d’in­stinct, ils sai­sis­sent les occa­sions d’être dans une réjouis­sante forme d’in­tim­ité collective.

De la même façon spon­tanée, sous de mul­ti­ples formes et dans des gen­res var­iés, la musique trou­ve sa place dans le réc­it. Elle s’in­vite sim­ple­ment, l’e­space de quelques sec­on­des, au détour d’un dia­logue, ponctue briève­ment un silence lourd de sens, souligne sans s’y attarder une ambiance ou la réac­tion d’un per­son­nage. On chante son mal-être d’une voix susurrée, on laisse explos­er son exci­ta­tion retrou­vée sur du hard-rock… La fusion entre musique et texte est d’au­tant plus man­i­feste que ce sont les comédien·nes eux·elles mêmes qui jouent des instru­ments. Clavier, bat­terie, gui­tares, vio­lon– aux­quels se joignent har­mon­i­cas et glock­en­spiel – se trou­vent au cen­tre de la scène, inté­grés au décor comme la musique chevil­lée à la nar­ra­tion. Pour qu’un tel choix artis­tique réus­sisse, il a fal­lu une direc­tion d’ac­teurs aigu­isée, celle de la met­teure en scène Pamela Ravas­sard. Et le savoir-faire incon­testable de cinq artistes élec­trisants, chacun·e à sa manière. Si Vin­cent Viot­ti – eu égard à sa mous­tache ! – n’in­car­ne que des rôles d’adulte mûr, en par­ti­c­uli­er le touchant gen­darme qui se prend de pater­nité pour Cour­gette, Gar­lan Le Mal­ot a la lourde respon­s­abil­ité d’in­car­n­er pen­dant près d’une heure et demie le rôle-titre – un enfant de presque 10 ans et sans fil­tre ! – tan­dis que Vanes­sa Cail­hol (à la voix chan­tée mag­né­tique), Flo­ri­an Choquart et Lola Roskis Gin­gem­bre changent con­tin­uelle­ment de cos­tumes pour être tan­tôt les enfants amis de Cour­gette ou les adultes qui peu­plent leur univers – la sym­pa­thique direc­trice du foy­er, la sautil­lante sur­veil­lante, la psy­cho­logue fan­tasque, l’hor­ri­ble tante ou encore… un irré­sistible forain à la trogne de guin­go­is ! Et tous ces per­son­nages béné­fi­cient d’une riche inter­pré­ta­tion solide­ment car­ac­térisée, aus­si bien dans l’ex­pres­sion orale que dans le lan­gage du corps – indis­pens­able pour que le pub­lic oublie que ce sont des comédien·nes adultes qui jouent le rôle d’enfants.

La scéno­gra­phie, le décor, les lumières et les cos­tumes ajoutent vraisem­blance, car­ac­tère et poésie à un spec­ta­cle cap­ti­vant, sub­tile­ment écrit, qui abor­de une thé­ma­tique forte sous un angle malin et sen­si­ble, et servi par une dis­tri­b­u­tion à couper le souffle.

Cour­gette a rem­porté – à juste titre – un tri­om­phe à Avi­gnon cet été. Nous lui en souhaitons tout autant, et plus encore, à Paris puis dans la tournée qui suiv­ra. Car on tient là du spec­ta­cle vivant d’ex­cep­tion qui gal­vanise tout une salle. À ne pas rater, donc.

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