& Juliet

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Stephen Sondheim Theatre – 124 W 43rd St, New York.
À partir du 17 novembre 2022 (pdéreviews depuis le 28 octobre 2022).
Renseignements et billets sur le site du spectacle.

Notre avis : Il peut sem­bler curieux de se ren­dre à Broad­way pour voir une comédie musi­cale hip-hop dont le sujet compte par­mi les plus con­nus au monde, soit la trag­ique his­toire de Roméo et Juli­ette, écrite par William Shake­speare. De quoi faire pleur­er, en somme. Mais… et si tout cela n’avait pas eu lieu comme Shake­speare l’avait écrit ? Si Juli­ette n’était pas morte, après tout, et avait choisi de pour­suiv­re sa vie sans son époux de qua­tre jours ? Tel est le point de départ de l’extravagante comédie musi­cale & Juli­et qui vient de débuter à Broad­way après avoir com­mencé une belle car­rière à Lon­dres avant la Covid et qui s’y pour­suit depuis que les théâtres dans cette ville ont aus­si rouvert.

L’idée devait éman­er d’un scé­nar­iste cana­di­en, David West Read, qui reprit les idées émis­es par Shake­speare pour les ampli­fi­er et les met­tre en valeur, tout en ajoutant au texte et à ses inten­tions des don­nées con­tem­po­raines. C’est ain­si que Juli­ette, qui avait prévu avec Roméo d’aller à Paris avant que leur fugue ne soit décou­verte, main­tenant qu’elle est libre, se rend dans notre cap­i­tale parce que cela lui plaît, témoignant du coup de son indépen­dance et de sa posi­tion féministe.

Elle s’y rend avec sa nounou, Angélique, et son copain le plus proche, May, un jeune garçon sen­si­ble qui se cherche encore sur le plan sex­uel. Désireux de décou­vrir la ville, ils vont au Bal de la Renais­sance, où May fait la con­nais­sance de François, fils du comte Lance de Bois, et lui aus­si peu cer­tain de ses désirs. Sans qu’il ne le sache encore, Juli­ette s’intéresse égale­ment à lui, ce qui désole May quand il l’apprend car cela lui fait per­dre tout espoir.

Sur ce, Roméo, qui n’était pas mort non plus mais sim­ple­ment pro­fondé­ment endor­mi après avoir pris un som­nifère et qui s’était mis en quête de Juli­ette à son réveil, arrive et se heurte sans bien com­pren­dre pourquoi à l’indifférence que lui oppose cette dernière, main­tenant affranchie. Pour être sûr que ce quipro­quo devi­enne encore plus bizarre aus­si bien qu’attachant, Angélique décou­vre en Lance une pas­sion pas­sagère d’antan. Il est veuf, elle est libre : tout naturelle­ment il lui pro­pose de vivre ensem­ble, même si cette fois c’est Angélique, après mûre réflex­ion, qui exerce son autorité. Après bien des émois, François (rebap­tisé « Frankie ») se décou­vre un attache­ment pour May, lequel voit ses attentes ain­si récom­pen­sées, et Juli­ette reprend son Roméo sous sa coupe après avoir forte­ment accusé ses par­ents de l’avoir privée de son enfance en lui imposant des restric­tions multiples.

Tout ce scé­nario, tel qu’il se déroule sur scène, est le fruit des ter­giver­sa­tions de William Shake­speare et de sa femme, Anne Hath­away (nom­mée ain­si d’après l’actrice bien con­nue), qui super­visent ce qui se passe, se dis­putent la façon dont l’histoire devrait être dite et se con­clure, et don­nent leurs con­seils aux per­son­nage, en pleine action. Il en résulte des moment qui s’éloignent de l’original de façon imprévue, allant soit dans un sens soit dans un autre suiv­ant lequel des deux a eu telle idée ou telle autre, pour don­ner une impres­sion chao­tique qui sert à mer­veille le développe­ment de cette histoire.

Mais, de façon sur­prenante, ce qui en fait la solid­ité, ce sont les chan­sons écrites par Max Mar­tin, com­pos­i­teur sué­dois qui compte à son act­if une col­lec­tion impres­sion­nante de titres écrits pour des vedettes telles que Brit­ney Spears, Kel­ly Clark­son, Pink, Céline Dion, Tay­lor Swift et bien d’autres du même cal­i­bre. Ce sont ces chan­sons, bien adap­tées au rythme et au développe­ment de l’action, qui sont au réper­toire. De ce fait, on pour­rait croire que & Juli­et est un juke­box musi­cal, au même titre que tant d’autres qui ont été créés à Broad­way comme Tina – The Tina Turn­er Musi­cal, The Don­na Sum­mer Musi­cal ou MJ – The Michael Jack­son Musi­cal. Mais tel n’est pas le cas ici. Les chan­sons sont telle­ment bien inté­grées à l’action qu’on pour­rait croire qu’elles ont été com­posées pour le spec­ta­cle lui-même. Beau­coup appar­ti­en­nent à la cul­ture hip-hop mais font preuve d’une telle séduc­tion qu’on se laisse pren­dre au charme qui s’en dégage, d’autant qu’elles met­tent de l’énergie et du mou­ve­ment dans l’ensemble, per­me­t­tant ain­si à un groupe de jeunes acteurs et actri­ces de s’ex­primer sur scène avec beau­coup d’enthousiasme. Tout au fil du réc­it, la moin­dre occa­sion est une rai­son d’entrer dans un moment dan­sé à tel point qu’on ne les compte plus après deux ou trois. L’ensemble est tox­ique et on se prend rapi­de­ment au plaisir qui relève de ces bal­lets réglés par la choré­graphe Jen­nifer Weber.

Par­mi les rôles prin­ci­paux, Rachel Webb (vue en rem­place­ment de la vedette Lor­na Court­ney) sous les traits de Juli­ette, se dis­tingue avec une inter­pré­ta­tion solide de pop diva et des expres­sions vocales très prenantes. Quant aux autres inter­prètes, il faut retenir les presta­tions de Stark Sands et Bet­sy Wolfe dans les rôles respec­tifs de Shake­speare et Anne, Justin Sul­li­van dans celui de May, Philippe Arroyo dans celui de François, Melanie LaBar­rie dans celui d’Angélique, et surtout Paul Szot, un célèbre bary­ton d’opéra qui avait déjà fait forte impres­sion dans un reprise de South Pacif­ic en 2008.

Mais ce ne sont là que quelques aspects de cette comédie musi­cale, dont l’humour et la vital­ité ne sont pas sans rap­pel­er des œuvres telles que Some­thing Rot­ten! ou Head over Heels qui, elles aus­si, repre­naient des sujets d’histoire anci­enne avec un mod­ernisme touchant. Tout ici a été conçu en met­tant en avant une sorte de pro­fu­sion pétil­lante que l’on débusque dans le moin­dre détail. Ain­si la richesse des cos­tumes de Palo­ma Young, col­orés et bien seyants ; les éclairages Tech­ni­col­or de Howard Hud­son, bril­lants pour ne pas dire étince­lants ; et surtout les décors réal­isés par Soutra Gilmour, dont ceux représen­tant Paris, cer­tains avec des pro­jec­tions réal­isées par Andrej Gould­ing, mais d’autres plus aptes à faire rire la salle, comme ces mod­èles réduits du Moulin-Rouge, de la tour Eif­fel et d’une bouche de métro qui se pro­fi­lent sur scène à plusieurs occa­sions au grand dam de la réal­ité his­torique. Avec un clin d’œil com­plice dans sa mise en scène, Luke Shep­pard a pris tous les élé­ments à sa dis­po­si­tion pour don­ner un rythme exubérant à la pièce et a par­faite­ment réussi.

C’est cet esprit déjan­té et amuseur qui fait de & Juli­et l’une des meilleures comédies musi­cales de la sai­son. Sur le plan intel­lectuel, ce n’est peut-être pas très fort, mais pour ce qui est du diver­tisse­ment, on ne saurait faire mieux. Comme par hasard, la pièce est présen­tée au Stephen Sond­heim The­atre, dédié à ce grand com­pos­i­teur qui avait eu le bon sens de s’imposer dans sa jeunesse avec une œuvre égale­ment bril­lante et déjan­tée, inti­t­ulée A Fun­ny Thing Hap­pened on the Way to the Forum (Forum en folie, au ciné­ma). Il aurait aimé & Juli­et !

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