L’Opéra de Toulon réassemble Putting It Together

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L’institution provençale met à l’affiche Putting It Together de Stephen Sondheim les 24, 26 et 28 avril. Événement attendu et incontournable de la saison, la création française de cette œuvre méconnue mais emblématique du compositeur de Broadway s’annonce comme un succès.

Depuis une bonne quinzaine d’années, l’Opéra de Toulon s’est affirmé comme l’un des théâtres lyriques qui ont à cœur de programmer des comédies musicales américaines – c’était même l’un des pionniers dans ce domaine. On se souvient de Street Scene en 2010, de Into the Woods en 2019 et, en particulier, de créations françaises d’œuvres depuis longtemps célébrées de l’autre côté de l’Atlantique : Follies en mars 2013, South Pacific en mars 2022 et Wonderful Town en janvier 2018. Avec le changement de directeur général à la rentrée 2022 et des travaux d’envergure commencés en 2024 qui obligent la maison à organiser sa saison hors les murs – sans parler des malheureuses restrictions budgétaires dans le spectacle vivant un peu partout–, on pouvait craindre que la comédie musicale ne disparût complètement de l’affiche de l’institution toulonnaise. L’arrivée de Putting It Together au Théâtre Liberté prouve qu’il n’en est rien.

De prime abord, le pari semble osé. Certes, le compositeur Stephen Sondheim, décédé en novembre 2021, a considérablement gagné en notoriété en France depuis plusieurs années grâce aux adaptations pour le cinéma (Sweeney Todd, Into the Woods), aux productions du Châtelet (A Little Night Music, Sweeney Todd, Into the Woods, Passion) ou de certaines maisons d’opéra (Sweeney Todd à l’Opéra national du Rhin, la tournée de Into the Woods et celle, toujours en cours, de Company qui s'arrêtera au Châtelet en 2027), et aussi, comme déjà dit, grâce à l’Opéra de Toulon. Il faut cependant admettre que Putting It Together reste une vraie rareté, sauf peut-être pour les idolâtres du « Dieu de Broadway ». Et pour cause, la pièce tient une place à part dans l’œuvre de Sondheim. Elle a vu le jour en Angleterre en 1992 comme une revue, regroupant une trentaine de numéros extraits de musicals existants (The Frogs, Sunday in the Park with George, Merrily We Roll Along, A Funny Thing Happened on the Way to the Forum, Follies, Into the Woods, Sweeney Todd, Little Night Music, Assassins, Company) ainsi que du film Dick Tracy (oui, avec Madonna !). En 1993, une production vit le jour off-Broadway avec notamment Julie Andrews et a fait l’objet d’un enregistrement sonore.

©Kévin Bouffard

Une reprise en 1999, cette fois-ci à Broadway, avec notamment Carol Burnett et pour une centaine de représentations, a été l’occasion de remanier la structure, de retirer et d’ajouter des numéros, avec l’idée de gagner en cohérence et en dramaturgie dans ce qui pouvait ne ressembler alors qu’à un patchwork un rien décousu. Il en ressort une « intrigue », qui reste fort mince – mais rappelons que Sondheim s’est toujours plus intéressé à la psychologie de ses personnages qu’à un fil narratif –, autour de deux couples : l’un, plus âgé, plus expérimenté, a déjà connu les affres de la relation ; l’autre, pas encore tout à fait formé, se découvre. S’ajoute un cinquième personnage, un « observateur », à mi-chemin entre un maître de cérémonie et un chœur grec à lui tout seul. Il en résulte une histoire d’adultes : on s’interroge sur la vie à deux, sur l’amour, on s’y engouffre, on s’en détourne, on en est la proie, on y jette un regard amer ou caustique ; on s'envisage, on se séduit, on s'enflamme, on s’embrasse ou on se méprise… ce qui n'empêche jamais l'humour de jaillir. Hormis quelques mots parlés en prélude à certains numéros, tout est chanté, en solo, en duo, en trio ou tutti, sur des paroles de Sondheim lui-même, orfèvre plein d'esprit dans l’articulation de la phrase et fin jouisseur des mots – crus quand il le faut –, capable de créer une émotion coup de poing par une banalité du quotidien, une juxtaposition anodine, des rimes surprenantes... C’est cette version de 1999, plus aboutie et en quelque sorte définitive, que présente l’Opéra de Toulon en création française – en faisant appel à une équipe haut de gamme.

©Kévin Bouffard

La musique de Sondheim, comme c’est courant à Broadway, a été orchestrée à sa création, en l’occurrence par Jonathan Tunick, pour un effectif réduit : dix musiciens tout au plus. Mais dans une maison d’opéra comme celle de Toulon, il aurait été dommage de ne pas profiter d’un ensemble plus large. C’est le talentueux Thierry Boulanger, spécialiste du musical américain et habitué au travail d'arrangement (quoique plutôt dans le sens de la réduction, avoue-t-il), qui a relevé le défi en étoffant la partition pour vingt-cinq instrumentistes qu’il dirige lui-même.

©Kévin Bouffard

À la mise en scène, Olivier Bénézech, déjà aux manettes de Follies, de Wonderful Town et de South Pacific à l'Opéra de Toulon, opte pour une mise en abyme et situe le livret dans un théâtre : metteur en scène, acteur, comédiennes et régisseur s'activent pour une représentation de Sweeney Todd. Tout ce petit monde circule d’une scène aux coulisses, d'un poste de régie ou d'une loge à des portes d'accès au plateau, entre exhibition publique et confidences intimes – entre tensions inhérentes au spectacle, désir privé, ambition professionnelle... La scénographie imaginée par Bruno de Lavenère (Les Demoiselles de Rochefort au Lido) et les décors réalisés par Matthieu Maurice permettent, grâce à un ingénieux système de deux tournettes imbriquées, un enchaînement rythmé des numéros, une circulation qui conduit le public au plus près des personnages tout en brouillant les pistes – qui est en train de jouer un rôle ? qui est sincère ? Car il faut rappeler que ce sont une trentaine de « pastilles » qui se succèdent, chacune telle une miniature avec son univers propre mais pas nécessairement reliée à celles qui l'entourent – d’où la nécessité de trouver une cohérence pour former l’ensemble de la pièce, un cadre suffisamment souple.

©Kévin Bouffard

Pour accompagner cette diversité et cette unification, il fallait bien une pointure de chorégraphe comme Johan Nus, toujours enclin à créer du mouvement plein de sens, propre à libérer le meilleur des artistes et visuellement captivant.

Sur scène, Jasmine Roy, Kelly Mathieson (que nous avions rencontrée à l'occasion de South Pacific) et Sinan Bertrand, tous trois maintes fois applaudis à l'Opéra de Toulon, sont rejoints par Olivier Breitman (le créateur français de l’odieux Scar dans Le Roi lion au Théâtre Mogador) et Dov Milstein, jeune artiste prometteur et fin connaisseur de Sondheim.

©Kévin Bouffard

La répétition générale publique du 22 avril, ovationnée, a prouvé l’alchimie entre l’œuvre, le projet et sa réalisation – comme si ce puzzle de chansons trouvait sa résolution en une toile qu’on a vue se dessiner touche par touche, à la fois séduit par chaque coup de pinceau puis finalement emporté par un tourbillon de sentiments – comme le pointillisme de Georges Seurat qui a inspiré Sunday in the Park with George et la chanson « Putting It Together » qui en est extraite.

©Kévin Bouffard

Gageons que les représentations des 24, 26 et 28 avril au Théâtre Liberté auront le succès que mérite ce pari audacieux. Et espérons que cette production, contrairement aux précédentes et pourtant magnifiques créations toulonnaises, s’exportera : son format réduit devrait inciter d’autres théâtres de taille raisonnable à la programmer – mais avant tout parce que ce condensé de vie subtilement poignant signé Sondheim et servi par une équipe créative et une distribution de qualité est à même de conquérir un large public.

Olivier Breitman, Jasmine Roy, Sinan Bertrand, Dov Milstein et Kelly Mathieson ©Kévin Bouffard

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