South Pacific

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Opéra de Toulon-Provence-Méditerranée – Boulevard de Strasbourg, 83000 Toulon.
Les 25, 27 et 29 mars 2022.
Renseignements et réservations sur le site de l'Opéra de Toulon.

Le com­pos­i­teur Richard Rodgers reste indis­so­cia­ble de son libret­tiste Oscar Ham­mer­stein. Ensem­ble, ils ont signé quelques-unes des plus célèbres comédies musi­cales de l’âge d’or : Carousel, La Mélodie du bon­heur ou Le Roi et moi. Mécon­nu en France, South Pacif­ic est de la même veine. Ce musi­cal, dont le livret a été co-écrit avec Joshua Logan, brasse des thèmes comme la guerre, l’amour, le racisme, la coloni­sa­tion avec pour cadre une Polynésie par­a­disi­aque, le tout envelop­pé par la mer­veilleuse musique de Rodgers. Fidèle à sa répu­ta­tion de redonner vie à ce réper­toire, l’Opéra de Toulon met à son act­if une nou­velle créa­tion française d’un grand clas­sique de Broadway.

 

Notre avis : Com­ment ferait-on sans l’Opéra de Toulon ? Car, en plus de pro­gram­mer chaque sai­son une comédie musi­cale, il n’hésite pas à se mobilis­er pour offrir régulière­ment des créa­tions français­es de chefs-d’œu­vre du grand réper­toire. En 2010 débar­quait Street Scene de Kurt Weill ; en 2013, c’était Fol­lies du regret­té Stephen Sond­heim ; en 2018, on décou­vrait Won­der­ful Town de Leonard Bern­stein. Cette année, place à South Pacif­ic de l’iconique duo Rodgers & Ham­mer­stein (Okla­homa!, Carousel, Le Roi et moi, La Mélodie du bon­heur). Immense suc­cès à sa créa­tion en 1949, auréolé de dix Tony Awards et du pres­tigieux prix Pulitzer, adap­té au ciné­ma en 1958, sans cesse repris aux États-Unis où il est devenu une insti­tu­tion qua­si-nationale, cette œuvre phare de l’âge d’or de Broad­way méri­tait bien les hon­neurs d’une grande scène française. Le choc du pre­mier con­fine­ment en mars 2020 lais­sait crain­dre l’annulation pure et sim­ple du pro­jet toulon­nais, mais, heureuse­ment, per­son­ne n’a bais­sé les bras, car le fruit de toutes ces éner­gies réu­nies se révèle savoureux et s’ap­pré­cie sans retenue.

©Frédéric Stephan

Sous son titre à con­so­nance exo­tique et son décor de carte postale, South Pacif­ic cache bien son jeu et con­tin­ue de s’affirmer comme une œuvre aus­si pro­gres­siste que diver­tis­sante. Sur une île du Paci­fique Sud, en pleine Sec­onde Guerre mon­di­ale, une jeune infir­mière améri­caine tombe amoureuse d’un planteur français expa­trié plus âgé qu’elle ; par­al­lèle­ment, un fringant offici­er de la Navy s’éprend d’une jeune Tonk­i­noise au point de vouloir l’épouser. Tout cela pour­rait pass­er pour du roman-pho­to, si ce n’est que la pre­mière a du mal à accepter que son amant ait pu con­cevoir des enfants avec une autochtone de couleur, et que le sec­ond ne peut assumer les con­séquences sociales d’un mariage avec une Asi­a­tique. Si, au moment de la créa­tion, quelques années seule­ment après la fin de la guerre, ces réflex­ions sur un racisme bien ancré dans une société états-uni­enne pour­tant auto­proclamée cham­pi­onne des lib­ertés et des droits humains fai­saient déjà grand bruit, aujourd’hui, après des décen­nies de lutte pour l’égalité et à l’heure de l’élan woke, elles réson­nent davan­tage encore. D’ailleurs, la chan­son « You’ve Got to Be Care­ful­ly Taught », polémique à l’époque au point qu’il fut forte­ment con­seil­lé aux auteurs de la couper – le libret­tiste avait alors répon­du que c’é­tait là tout le sujet du spec­ta­cle –, en dit tou­jours autant sur la ques­tion : on ne naît pas avec cette haine envers d’autres qui sont dif­férents, on ne l’ap­prend pas non plus tout seul, elle nous est minu­tieuse­ment inculquée. À ces réflex­ions s’a­joute égale­ment une évo­ca­tion en fil­igrane de la pros­ti­tu­tion des­tinée à sat­is­faire des mil­i­taires loin de chez eux…

©Frédéric Stephan

Musi­cale­ment, ici comme dans toute son œuvre, le style de Richard Rodgers séduit immé­di­ate­ment par ses mélodies entê­tantes au charme intem­porel, des couleurs suff­isam­ment ori­en­tales pour garan­tir le dépayse­ment et des rythmes dansants. La par­ti­tion regorge de tubes, annon­cés par une ouver­ture en forme de pot-pour­ri, puis exposés dans leur total­ité par les chanteurs avant d’être repris par­tielle­ment plus tard dans l’ac­tion, sous forme de clins d’œil, éventuelle­ment par d’autres personnages.

©Oliv­er Pastor

Le livret d’Oscar Ham­mer­stein – auquel a con­tribué Joshua Logan, notam­ment sur les aspects mil­i­taires , en plus des his­toires de cœur et des ques­tions plus graves déjà men­tion­nées, n’ou­blie pas de met­tre l’ac­cent sur la sit­u­a­tion de guerre. La sec­onde par­tie évoque en effet une dan­gereuse opéra­tion d’in­fil­tra­tion der­rière les lignes enne­mies des­tinée à repouss­er la présence japon­aise dans l’archipel. On en suit les pro­grès depuis le cen­tre de com­man­de­ment au tra­vers de scènes entière­ment par­lées qui font grimper la ten­sion. La mort d’un des acteurs de cette mis­sion ramène soudaine­ment et de façon prég­nante le pub­lic vers une dure réal­ité – ce qui est très inhab­ituel pour ce genre de spec­ta­cle, mais ter­ri­ble­ment effi­cace du point de vue dramatique.

©Frédéric Stephan

Pour men­er à bien la con­créti­sa­tion de cette aven­ture pas si paci­fique, toutes les forces du théâtre provençal – ate­liers de fab­ri­ca­tion inclus – ont été con­vo­quées. En fos­se, l’orchestre se révèle tou­jours aus­si swinguant quand il est dirigé par un Lar­ry Blank qui con­naît son Broad­way jusqu’au bout de sa baguette. Et tous les métiers tech­niques con­tribuent for­mi­da­ble­ment à la magie du spec­ta­cle et à la vérac­ité de l’ac­tion. Les lumières invi­tent le pub­lic à l’ombre des palmiers ou font naître des soleils couchants. Les décors et les acces­soires don­nent vie à ces con­trées loin­taines où cohab­itent, entre plage et mon­tagne, une base améri­caine, une piste d’aviation, un cen­tre des opéra­tions, une plan­ta­tion et une île mys­térieuse. Et les mag­nifiques et nom­breux cos­tumes défi­lent sous nos yeux écar­quil­lés : des uni­formes bien sûr, mais aus­si des tenues de soirée chic, des habits couleur locale, toute une col­lec­tion de mail­lots de bain pour vous mes­dames, des déguise­ments de fêtes… – aux saluts, un hom­mage est ren­du à Frédéric Olivi­er, créa­teur des cos­tumes, récem­ment décédé.

©Frédéric Stephan

Olivi­er Bénézech, déjà met­teur en scène pour les créa­tions in loco de Fol­lies, Won­der­ful Town et Street Scene, a choisi de rester fidèle au livret, de ne pas trans­pos­er l’action dans un con­texte plus fam­i­li­er pour le pub­lic français ou plus con­tem­po­rain, et de con­serv­er une esthé­tique pro­pre aux années 40. On plonge cepen­dant sans dif­fi­culté dans cet univers éminem­ment améri­cain, tein­té de patri­o­tisme exac­er­bé – souligné au pas­sage par une cita­tion de l’hymne nation­al –, de fête de Thanks­giv­ing et de références peu per­ti­nentes pour nous autres Hexag­o­naux – d’ailleurs, les sur­titres français ne s’en­com­brent pas de les trans­met­tre. Comme pour de précé­dents spec­ta­cles, une avant-scène dressée devant la fos­se per­met intel­ligem­ment d’agrandir l’espace et de plac­er les artistes au plus près des spec­ta­teurs, qui s’en trou­vent ravis.

©Olivi­er Pastor

Une fois de plus, l’Opéra de Toulon a su réu­nir une dis­tri­b­u­tion de tout pre­mier ordre – « en or mas­sif », selon les mots mêmes du met­teur en scène.

Kel­ly Math­ieson s’est fait un nom en incar­nant Chris­tine Daaé dans The Phan­tom of the Opera pen­dant près de trois ans à Lon­dres, avant que la pandémie n’annule la tournée inter­na­tionale qui devait s’ensuivre. Elle aurait dû incar­n­er Eileen Sher­wood dans la reprise de Won­der­ful Town à Toulon à la fin de l’année 2020 mais le sec­ond con­fine­ment est passé par là… Peu importe, car la voici enfin, et de quelle façon ! Avec sa per­ruque blonde et délais­sant son accent écos­sais natif pour celui, plus traî­nant, de l’Arkansas, elle se glisse avec bon­heur dans le rôle de la can­dide Nel­lie For­bush, un brin péque­naude et raciste sur les bor­ds. Sous des aspects gen­ti­ment nunuch­es, le per­son­nage vit ce qui lui arrive sans trop y réfléchir. Qu’elle soit folle­ment amoureuse (« I’m in Love with a Won­der­ful Guy ») ou résolue à ne plus l’être (« I’m Gonna Wash That Man Right Outa My Hair »), con­fi­ante en la vie (« A Cock­eyed Opti­mist »), extraver­tie pour son grand numéro (« Hon­ey Bun »), riante, enjouée, intimidée, choquée ou éméchée, l’artiste dégage une grâce et une présence sou­veraine tout à fait irré­sistibles. Son tim­bre, sou­ple et naturelle­ment proche de la voix par­lée, insuf­fle un charme fou à ses airs et ses duos. Une révéla­tion, que l’on espère retrou­ver bien­tôt – et pourquoi pas à Toulon la sai­son prochaine ?

©Frédéric Stephan

Le rôle d’Émile de Becque est générale­ment con­fié à une vocal­ité d’essence lyrique depuis sa créa­tion par la basse Ezio Pin­za, pili­er du Met­ro­pol­i­tan Opera de New York – ce qui peut sur­pren­dre, en com­para­i­son avec le reste de la dis­tri­b­u­tion. William Michals s’in­scrit dans cette tra­di­tion et impose sa car­rure, son tim­bre de bronze et… son faux accent français – du fait de sa nation­al­ité, la langue de Molière s’in­vite régulière­ment dans les dia­logues et les lyrics, à com­mencer par la chan­son mignonne des enfants qui ouvre le spec­ta­cle. Son intégrité, son ouver­ture d’e­sprit et son flegme d’homme cul­tivé qui a vécu con­trastent à mer­veille avec la pétu­lance et l’ignorance de celle qui fait bat­tre son cœur. Son « Some Enchant­ed Evening » enflam­mé et son « This Near­ly Was Mine » pétri de douleur réson­nent encore dans les oreilles du public.

©Frédéric Stephan

En lieu­tenant Cable, Mike Schwit­ter fait val­oir un physique de marin sexy et une séduisante voix de ténor de Broad­way qui lui per­met aus­si bien de susurrer de doux et ten­dres mots que de bal­ancer les quelques aigus con­quérants de la par­ti­tion. Le rôle est court et moins fouil­lé que ceux du cou­ple prin­ci­pal, mais il béné­fi­cie d’une déli­cate déc­la­ra­tion d’amour, « Younger Than Spring­time » et d’une jolie mélodie douce-amère, « My Girl Back Home » (coupée dans la pro­duc­tion de 1949). Et, surtout, il trou­ve une réelle pro­fondeur psy­chologique lorsqu’il prend con­science de sa xéno­pho­bie, qu’il explique par la chan­son « You’ve Got to Be Care­ful­ly Taught », et qu’il décide de s’in­staller sur Bali Ha’i pour épouser Liat, la jeune Tonk­i­noise. Mais la guerre en décidera autrement…

©Frédéric Stephan

On con­nais­sait déjà les mul­ti­ples qual­ités de Jas­mine Roy (Won­der­ful Town, Les Para­pluies de Cher­bourg, Into the Woods, Châtelet Musi­cal Club). Véri­ta­ble caméléon capa­ble de faire sien n’importe quel per­son­nage, elle révèle une facette de plus dans le rôle de Bloody Mary, cette prof­i­teuse au fort accent et à la syn­taxe anglaise pré­caire qui fait com­merce aus­si bien de ses jupes de paille que de ses filles, et qui est pousse l’une d’entre elles dans les bras de l’adorable Cable. Le choix de ne pas la maquiller à out­rance pour l’enlaidir lui donne très juste­ment des allures con­va­in­cantes de busi­ness­woman et de ten­an­cière de mai­son close, à mille lieues des sor­cières car­i­cat­u­rales que l’on voit par­fois. « Bali Ha’i », cette mélopée aux sonorités ori­en­tales qui est annon­cée par les pre­mières notes de l’ou­ver­ture, lui donne l’oc­ca­sion de met­tre en valeur sa voix duc­tile et de hanter l’auditeur.

©Frédéric Stephan

À Thomas Boutili­er revient le rôle de Luther Bil­lis, le trublion au grand cœur, le comique débrouil­lard chargé des dis­trac­tions du rég­i­ment et tou­jours aux petits soins pour Nel­lie. Il y excelle, aus­si bien dans ses scènes par­lées que dans les ensem­bles avec les autres seabees. Son inépuis­able énergie et sa spon­tanéité ali­mentent sans faib­lir les moments qui traduisent le quo­ti­di­en de mil­i­taires éloignés de leurs familles et privés de femmes, mais aus­si l’humour et la gai­eté atten­dus dans un spec­ta­cle de diver­tisse­ment. Dans un autre reg­istre mais dans une veine com­pa­ra­ble, Scott Emer­son campe un com­man­dant de la base plus vrai que nature : qu’il revête les habits de chef de guerre, qu’il harangue ses troupes à la fête de Thanks­giv­ing, qu’il passe un savon à Bil­lis ou qu’il rap­pelle à l’ar­ro­gant Cable que les hommes de plus de cinquante ans peu­vent aus­si séduire les femmes, il est impayable !

©Olivi­er Pastor

L’ensem­ble, sous la houlette de l’indé­fectible Johan Nus, achève de don­ner au spec­ta­cle une indis­pens­able Broad­way touch. La danse, qui s’intègre naturelle­ment dans l’action, vient régulière­ment relancer le tem­po entre deux scènes plus intimes, ou pren­dre car­ré­ment le dessus pour éclater en de superbes numéros à part entière – en par­ti­c­uli­er, le tut­ti « There’s Noth­ing Like a Dame », qui fait son­ner tout l’orchestre et met en valeur l’aspect choral tout aus­si impor­tant dans les scènes de groupes ; et la célébra­tion de Thanks­giv­ing qui réu­nit toute la troupe déguisée pour l’occasion.

©Olivi­er Pastor

On l’aura com­pris : South Pacif­ic s’ajoute à la liste déjà bien fournie des admirables réus­sites et des pro­duc­tions inou­bli­ables de l’Opéra de Toulon. Com­ment ne pas être durable­ment char­mé par l’univers de cette comédie musi­cale aux douces har­monies et aux rythmes envoû­tants, où la romance et l’exotisme côtoient des sujets plus graves ? Surtout quand elle est servie par une équipe de créa­tion intel­li­gente et respectueuse, une troupe d’artistes haut de gamme et des moyens con­séquents qui per­me­t­tent de ren­dre jus­tice à ce clas­sique de l’âge d’or de Broad­way. Seule­ment trois représen­ta­tions et il n’y en aura mal­heureuse­ment pas de cap­ta­tion, pour de som­bres raisons de droits d’au­teurs : donc… pré­cip­itez-vous, il n’est jamais trop tard !

©Kevin Bouf­fard

On se réjouit d’en­ten­dre la rumeur d’une reprise, la sai­son prochaine, de Won­der­ful Town. Mais après ? Le genre de la comédie musi­cale con­tin­uera-t-il d’être le bien­venu dans l’institution, une fois que Claude-Hen­ri Bon­net, son actuel directeur général, aura pris sa retraite cet été ? On le souhaite, évidem­ment : il y a tant d’autres titres à faire découvrir.

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