C’est du roman Vers le phare de Virginia Woolf que l’autrice québécoise Evelyne de la Chenelière extrait la matière de sa pièce qu’elle consacre à deux des personnages féminins : Madame Ramsay, épouse et mère de famille aux aspirations conventionnelles, et Lily Briscoe, artiste peintre qui revendique son indépendance au sein de la société britannique du début du XXe siècle.
Notre avis (représentation du 16 mai 2026) : En adaptant pour le théâtre Vers le phare de Virginia Woolf, l'autrice québécoise Evelyne de la Chenelière n'a sans doute pas choisi la facilité : l'intrigue du roman est mince et son style serpentin. C'est en se concentrant sur les deux personnages principaux que la dramaturge réalise l'exploit d'extraire la quintessence de l'atmosphère distillée par la romancière anglaise – un magma émotionnel sous les apparences d'une réception feutrée.
Le phare du titre original n'est qu'un prétexte : le petit dernier de la famille réclame chaque jour inlassablement à son père d'aller s'y promener. Mais cela n'arrivera pas. Le texte déroule une rencontre réelle puis fantômatique entre Mme Ramsay et Lily. La première, maîtresse de maison et mère de huit enfants, est le reflet des conventions d'une société post-victorienne ; la seconde, peintre homosexuelle, revendique sa liberté. Entre monologues ciselés et dialogues rythmés avec précision – y compris dans les silences et les ellipses – s'installent tout à la fois une ambiance de vacances familiales, une relation entre deux femmes que tout semble opposer, une réflexion sur le temps qui fuit, sur les choix de vie, sur le vide qui s'installe inexorablement.
La scénographie, avec son piano à queue affaissé et son rideau à franges dorées qui sinue, souligne les contours d'une société en transition, les échanges labyrinthiques entre les deux personnages et permet l'insinuation des lumières – celles du phare, celles des consciences... Des éclairages justement subtils et quelques ambiances sonores de vagues – qui marquent les flux et reflux des humeurs et les illusoires stagnations de la vie – achèvent, sans surcharge, de nous propulser dans l'univers de Virginia Woolf.
Les deux comédiennes, exceptionnelles, distillent, par leur art de dire les mots et leurs regards, toutes les nuances et ambivalences de leurs personnages. Aymeline Alix, plus impétueuse sous ses airs de garçon manqué qui se débat pour imposer sa différence, sait se poser le temps d'une introspection. Et Florence Viala, apparemment corsetée dans la convention d'épouse et de mère, se révèle radieuse, lucide et solaire dans sa longue robe claire, généreuse, finalement plus libre et mutine que sa visiteuse. La magnifique mise en scène de Florent Siaud (déjà à la direction des Bains macabres il y a quelques années) sait transformer la délicatesse, voire la fragilité, d'un texte morcelé en une force théâtrale qui s'imprègne durablement dans le public et parvient à dévoiler le tumulte psychologique sous la placidité d'une après-midi au bord de la mer en Écosse. Du théâtre d'une irrésistible qualité.

























